La Défense indienne s’apprête à franchir une étape majeure dans le développement de technologies furtives grâce à la finalisation imminente de la première plateforme bistatique intégrale indigène dédiée aux mesures radar, menée par l’Organisme de Recherche et de Développement pour la Défense (DRDO) au sein de l’Aeronautical Development Establishment (ADE) à Bengaluru.
Contrairement aux installations monostatiques traditionnelles qui ne captent les échos radar que dans la même direction que l’émetteur, cette nouvelle infrastructure exploite une véritable géométrie bistatique, séparant physiquement l’émetteur et le récepteur par plusieurs centaines de mètres. Cette configuration permet aux chercheurs de la DRDO d’enregistrer les réflexions radar sous des angles réalistes de diffusion avant, latérale et quasi arrière à 180°, reproduisant ainsi les conditions de détection des avions furtifs par les radars modernes basse fréquence, les systèmes d’alerte précoce aéroportés et les réseaux bistatiques passifs en situation de combat réelle.
Cette installation a été conçue spécifiquement pour valider la performance des nouveaux matériaux absorbants radar (Radar Absorbent Materials – RAM) et revêtements structuraux de nouvelle génération développés en Inde dans des conditions opérationnelles, un niveau de fiabilité jamais atteint auparavant dans le pays.
Déroulement du protocole de test :
- Préparation des échantillons : Des sections à l’échelle réelle (nez d’avion, bords d’attaque d’ailes, conduits d’admission moteur) ou des maquettes à échelle réduite sont enduites des matériaux de camouflage RAM candidats, élaborés par le DMSRDE de Kanpur et d’autres laboratoires du DRDO, incluant des composites ferrite, magnétiques, diélectriques ou hybrides nanotechnologiques.
- Conditionnement environnemental : L’échantillon recouvert est soumis à un cycle thermique complet dans une chambre climatique, allant de –55°C (simulation de croisière en haute altitude) à +80°C (températures après post-combustion), en plus d’être exposé à des cycles d’humidité, brouillard salin et abrasions sableuses, reproduisant des années d’usure pratique.
- Éclairement contrôlé : Une série d’émetteurs à haute puissance, pilotés par logiciel, balaie la cible sur l’ensemble du spectre radar militaire :
- VHF (30–300 MHz)
- UHF (300 MHz–1 GHz)
- Bande L (1–2 GHz)
- Bande S (2–4 GHz)
- Bande C (4–8 GHz)
- Bande X (8–12 GHz)
- Bandes Ku/K/Ka (jusqu’à 40 GHz)
Des formes d’ondes impulsionnelles, continues et modulées en fréquence sont utilisées pour contrer d’éventuelles capacités d’adaptation des revêtements.
- Réception bistatique : Plusieurs cornes réceptrices ultra-faible bruit, positionnées sur un arc de 120 mètres et sur des tours surélevées, enregistrent l’énergie diffuse de 0° à près de 170° en azimut et en élévation. Ce procédé révèle des lobes critiques de diffusion avant, totalement inaccessibles aux dispositifs monostatiques, et qui sont précisément ceux qui rendent détectable un avion furtif aux radars VHF d’alerte précoce.
- Analyse des données : La comparaison en temps réel avec un article de référence non enduit permet de quantifier précisément la réduction du RCS (Section Radar Equivalent) en dBsm selon chaque fréquence et angle. L’imagerie radar ISAR (Inverse Synthetic Aperture Radar) avancée génère des “portraits” radar 2D et 3D, facilitant la détection de défauts de revêtement ou de résonances inattendues.
- Validation en conditions extrêmes : Les tests finaux comprennent des variations thermiques rapides tout en maintenant l’éclairage radar permanent, démontrant que le revêtement furtif ne se décolle pas, ne se fissure pas et conserve ses propriétés d’absorption malgré les dilatations et contractions de la structure à des vitesses supérieures à Mach 1,8.
Jusqu’à présent, les programmes indiens de furtivité (AMCA, certains drones et projets navals) dépendaient principalement d’infrastructures bistatiques étrangères en France et en Russie, ou de modélisations informatiques. Cette nouvelle installation de la DRDO élimine cette dépendance et accélère le développement local de revêtements autrefois considérés comme « magie noire ».
Des sources proches du projet indiquent que le premier article d’essai à pleine échelle — un conduit d’admission moteur enduit destiné à l’AMCA Mk1 — a déjà démontré une réduction du RCS frontal supérieure à –25 dBsm en bande X sous conditions chauffées, avec une atténuation « significative » même en VHF, plaçant le savoir-faire indien en matériaux absorbants radar au niveau des dernières innovations américaines et chinoises.
La plateforme devrait être officiellement opérationnelle d’ici la mi-2026. Par ailleurs, un projet est en cours pour créer une deuxième installation en extérieur, encore plus vaste, près de Chitradurga, conçue pour tester des avions à échelle réelle suspendus sur des pylônes.