Selon des sources spécialisées récentes, le Qatar a relancé les négociations avec les États-Unis concernant l’éventuelle acquisition du chasseur furtif F-35, ravivant ainsi une offre rejetée il y a environ cinq ans. Ce développement témoigne d’un éventuel changement dans la politique américaine relative à la vente de chasseurs en Moyen-Orient.
Les discussions sont désormais bien engagées et plus avancées que lors des tentatives antérieures, alors que les États-Unis envisagent également la possibilité de vendre le F-35 à d’autres pays de la région, tels que le Maroc, l’Arabie Saoudite et la Turquie.
Cette initiative récente du Qatar fait suite à une première démarche formelle autour de 2020, moment où Doha avait franchi l’étape de la demande officielle dans le cadre du processus de vente militaire américaine à l’étranger. Bien que cette première tentative ait marqué une avancée sérieuse, elle n’avait finalement pas abouti, freinée par des sensibilités politiques et régionales. Les négociations actuelles semblent plus concrètes et s’inscrivent dans un contexte stratégique plus permissif.
Parallèlement, l’offre qatarienne est examinée conjointement avec d’autres dossiers de haut niveau, notamment un possible accord avec l’Arabie Saoudite pour l’acquisition de chasseurs furtifs, une relance probable de l’agrément pour les Émirats arabes unis après une précédente obstruction, ainsi que des discussions avec la Turquie conditionnées au départ du système de défense russe S-400 d’Ankara.
Du point de vue israélien, la préoccupation porte davantage sur l’effet cumulatif de ces multiples scénarios que sur un pays en particulier, dans la mesure où la multiplication des ventes pourrait réduire l’avantage militaire qualitatif aérien dont bénéficie Israël.
Ce que l’on appelle l’« avantage militaire qualitatif » d’Israël constitue depuis longtemps un élément central de la politique américaine au Moyen-Orient. Son objectif est de garantir qu’Israël conserve une supériorité technologique et opérationnelle mesurable par rapport aux autres forces militaires régionales. Israël est à ce jour le seul opérateur régional du F-35, disposant de 45 exemplaires du F-35I en service et de 30 appareils supplémentaires commandés. Le pays cumule près d’une décennie d’expérience opérationnelle sur ce chasseur, dans différents types de missions, une position étroitement liée à l’engagement américain de préserver cette supériorité qualitative.
La vente du F-35 à des pays comme l’Arabie Saoudite, la Turquie, le Qatar ou le Maroc ne remettrait pas nécessairement en cause cet avantage, notamment si les configurations export sont sensiblement différentes de celle d’Israël. Toutefois, elle pourrait réduire l’exclusivité israélienne en matière de capacités de cinquième génération. La diffusion plus large d’appareils furtifs, de capteurs avancés et de systèmes de combat aérien en réseau compliquerait la gestion de l’espace aérien régional, augmenterait le nombre d’acteurs capables de mener des opérations à faible observabilité et réduirait l’écart technologique relatif qui a longtemps assuré la supériorité aérienne d’Israël.
Face à cette évolution, Israël prépare un « package » compensatoire à soumettre à Washington en cas d’avancement des ventes régionales de F-35. Ce dispositif comprend deux escadrons supplémentaires, dont l’un équipé de F-35 et l’autre reposant sur une version avancée du F-15I adaptée aux besoins israéliens, nommée F-15IA, ainsi qu’un accès accru à des munitions avancées en quantités importantes.
Le moment opportun est crucial, Israël soulignant un délai limité : tout retard pourrait entraîner une perte de priorité dans le calendrier de production américain, avec pour conséquence des délais allongés et des difficultés dans la planification à long terme de ses forces aériennes.
Sur le plan politique et sécuritaire, la situation du Qatar rend la question des chasseurs encore plus sensible. Le pays, ainsi que la Turquie, hébergeaient des responsables et des bureaux du Hamas et s’opposent ouvertement à la guerre menée par Israël à Gaza. Israël accuse ces États de soutenir le terrorisme. Parmi les épisodes marquants figure une attaque aérienne israélienne en septembre visant en vain des hauts responsables du Hamas dans la capitale qatarie, Doha. Ce raid a profondément irrité les autorités qataries et accru les tensions bilatérales. En réponse, une directive présidentielle américaine, signée par Donald Trump, considérait toute attaque armée contre le Qatar comme une menace à la paix et à la sécurité des États-Unis, promettant une riposte sévère en cas d’agression future.
Ces dynamiques s’entremêlent avec le rôle de Doha en tant que siège de la base aérienne américaine d’Al-Udeid, la plus grande installation militaire américaine dans la région avec environ 8 000 personnels US. Cette base a été ciblée par un coup d’État iranien au début de l’année, en représailles aux attaques américaines contre le programme nucléaire de Téhéran.
La relation globale entre le Qatar et les États-Unis s’est renforcée depuis le début du second mandat de Donald Trump en janvier, renforçant la conviction de Doha que les conditions politiques sont désormais plus favorables à l’avancement de demandes sensibles en matière de défense. Le Qatar a par ailleurs fait don d’un Boeing 747-8 VIP aux États-Unis, que Washington prévoit de transformer temporairement en Air Force One avant la livraison du nouvel avion présidentiel, geste inédit illustrant la singularité de leurs relations militaires et diplomatiques. Ce contexte qatarien diffère de celui des Émirats arabes unis, où en août 2020, les États-Unis avaient accepté d’étudier la vente des F-35 dans le cadre de la normalisation de leurs relations avec Israël, démarche que le Qatar n’a pas suivie ni ne semble disposé à suivre.
L’insistance du Qatar dans la quête du F-35 s’explique par l’ampleur de l’expansion de sa force aérienne ces dix dernières années. La Force aérienne émirienne du Qatar, créée officiellement en 1974 à partir d’une unité aérienne datant de 1967 spécialisée initialement dans les hélicoptères, est passée d’une petite structure à l’une des forces aériennes les mieux équipées du Golfe.
Parmi les étapes majeures figurent l’acquisition en 1971 d’anciens avions Hawker Hunter de la Royal Air Force, l’absorption en 1983 de l’aile aérienne de la police qatarie, la participation au camp allié lors de la Guerre du Golfe en 1991, ainsi que la contribution à l’exercice Eagle Resolve en 2005 avec des équipes médicales et de secours associées à la marine américaine.
En 2010, les effectifs s’élevaient à environ 2 100 personnels, avec un inventaire comprenant des chasseurs Mirage 2000-3EDA, des hélicoptères SA 342L Gazelle et des avions de transport C-17A. En janvier 2011, le Qatar a évalué plusieurs candidats pour remplacer ses Mirage 2000-5, tels que le Typhoon, le F-35, le F/A-18E/F, le F-15E et le Rafale.
Cette évaluation a conduit à des achats majeurs qui définissent aujourd’hui la structure de sa force aérienne. En mai 2015, Doha a signé un contrat pour 24 Rafale d’une valeur de 6,3 milliards d’euros (environ 7 milliards de dollars). En septembre 2016, le Congrès américain a été notifié d’une possible vente de jusqu’à 72 F-15QA, suivie en novembre 2016 par la signature d’un accord portant sur 36 appareils pour 21,1 milliards de dollars, avec option pour 36 supplémentaires.
Le Qatar a également commandé 24 Eurofighter Typhoon en septembre 2017, puis 12 Rafale additionnels en décembre 2017 avec option pour 36 de plus. Parallèlement, il a renforcé son système de formation avec 24 avions PC-21 et porté sa flotte de C-17 à huit unités. À ce jour, l’inventaire comprend 36 Rafale, 24 Typhoon dont 12 supplémentaires en commande, 37 F-15QA sur 48 commandés, ainsi que des hélicoptères d’attaque, notamment le AH-64E Apache.
Jérôme Brahy