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L’Indian Air Force se retrouve à un carrefour similaire à celui qu’elle avait affronté à la fin des années 2000, avec le spectre de la modernisation du Mirage 2000 qui plane toujours en arrière-plan.

À cette époque, la force aérienne indienne avait investi près de 18 000 crores de roupies pour moderniser 51 Mirage-2000H/TH au standard -5 Mk2. À l’appui du projet : un nouveau radar RDY-2, un cockpit à affichage numérique, des missiles MICA et une suite de guerre électronique améliorée — sur le papier, un chasseur de 4,5e génération de classe mondiale. Pourtant, au moment de la livraison du dernier appareil modernisé en 2015-2016, le radar RDY-2 était déjà dépassé par les radars AESA de dernière génération embarqués sur les Rafale et Typhoon, la guerre électronique peinait face aux brouilleurs chinois récents et le missile MICA, bien que performant, était distancé en portée par le PL-15 chinois en phase de tests. Cette « mise à niveau » n’a finalement offert que dix années supplémentaires de pertinence à la flotte Mirage, loin des trente ans initialement promis. Aujourd’hui, ces appareils conservent une efficacité certaine entre des mains expertes, mais nul ne prétend qu’ils demeurent des plateformes de combat air-air supérieures à longue distance (BVR).

Avançons jusqu’en 2025 : l’Indian Air Force est tentée de reproduire la même erreur, cette fois avec une commande proposée entre 114 et 54+60 Rafale « Make in India ». Le projet séduit par son contenu local annoncé à 60 %, une ligne d’assemblage finale Dassault-HAL flambant neuve à Nagpur ou Bengaluru, des milliers d’emplois, et un « partenariat stratégique » promis jusqu’en 2070. Mais à y regarder de plus près, cette histoire ressemble à un replay en haute définition de celle du Mirage 2000.

Même si le contrat était signé demain (2026), le premier Rafale construit en Inde ne sortirait pas avant 2030-2031, avec une arrivée en nombre dans les escadrons qui n’interviendrait réellement qu’à partir de 2032-2033. Or, à cette date, le programme AMCA (Advanced Medium Combat Aircraft) sera déjà en phase avancée d’essais en vol, avec deux ou trois prototypes en vol, une forme optimisée pour la furtivité, le radar AESA Uttam mature et les premiers moteurs de série – qu’il s’agisse de modèles GE F414 en solution intermédiaire ou d’un moteur national de poussée classée autour de 110 kN – en phase de qualification. Entre 2038 et 2040, l’AMCA Mk1 intégrera les escadrons avec des capacités de sixième génération : fusion de capteurs, systèmes de mission pilotés par intelligence artificielle, contre-mesures à énergie dirigée, internes pour les missiles Astra-3/SFDR et BrahMos-NG, des avancées qu’aucune variante du Rafale, y compris un futur standard F5, ne pourra égaler.

Autrement dit, dès la livraison du dernier Rafale « Omnirole fabriqué en Inde » vers le milieu des années 2040, celui-ci sera déjà éclipsé par un chasseur furtif conçu localement. L’Indian Air Force se retrouverait dans la situation paradoxale d’opérer une plateforme importée de 4,75e génération aux côtés d’un avion de 5,5e génération de conception nationale, supérieur sur la plupart des critères à l’exception peut-être de la charge de travail pilote et de la maturité opérationnelle.

Pour chaque intégration d’armement indien – qu’il s’agisse des Rudram-II, Rudram-III, Smart Anti-Airfield Weapon, BrahMos-II hypersonique ou des futures versions du radar Uttam basées sur GaN –, il faudra solliciter Dassault pour l’accès aux codes sources, les certifications en vol et les créneaux d’intégration. Il est rationnel que Dassault privilégie d’abord sa propre armée de l’air et ses clients export comme le Qatar, l’Égypte, la Grèce ou les Émirats arabes unis, qui paient plus cher pour les dernières versions. L’Inde sera tenue d’attendre, comme elle l’avait fait pour les mises à niveau du Mirage 2000 et comme elle attend encore l’intégration complète du missile Meteor sur ses 36 Rafale actuels.

Le Tejas Mk2, déjà approuvé et dont le premier vol est prévu en 2027, sera en mesure d’égaler, voire de dépasser les capacités avioniques et de charge en armement du Rafale au début des années 2030 avec son radar AESA Uttam, ses missiles dérivés de l’ASRAAM, une suite de guerre électronique identique et un meilleur rapport poussée/poids grâce à un fuselage plus léger. L’AMCA, quant à lui, relèvera encore davantage la barre.

La question se pose donc : pourquoi engager les budgets de l’IAF et ses capacités industrielles dans une chaîne de production de 114 Rafale dont la pertinence stratégique serait remise en cause avant même que la peinture ne soit sèche ?

La seule justification rationnelle pour un nouvel achat de Rafale réside dans des garanties contractuelles solides dépassant largement les sempiternels discours sur les 60 % de contenu local :

  • Remise des codes source complets et des logiciels de mission dès le premier jour
  • Droit illimité d’intégrer toute arme, capteur ou module de guerre électronique indien sans approbation française
  • Architecture ouverte permettant le retrofit des systèmes avioniques issus de l’AMCA dans les années 2040-2050
  • Feuille de route contraignante pour faire évoluer le Rafale-India vers un « Rafale-NG » intégrant les revêtements furtifs de l’AMCA, des modules AESA GaN et des pods à énergie dirigée

Faute de telles garanties, l’IAF se condamne à répéter l’erreur du Mirage 2000, mais à l’échelle d’un investissement de 150 000 crores de roupies.

La réalité est dure : d’ici 2035, l’Indian Air Force opérera au moins trois types de chasseurs de front — Tejas Mk2, Rafale et AMCA. Deux d’entre eux seront de classe mondiale, conçus, modernisés et armés en Inde. Le troisième restera une plateforme française chère et héritée, dépendante du bon vouloir de Paris pour rester opérationnelle et pertinente.

La haute direction de l’IAF en est consciente. Reste à savoir si l’orgueil, les impératifs politiques ou la simple inertie ne prévaudront pas encore une fois sur la logique stratégique froide.

L’histoire observe. Et elle se souvient très bien du Mirage 2000.