L’Inde renforce son ambition de devenir un acteur majeur dans la fabrication aéronautique mondiale, avec l’entrée en phase avancée de négociations entre le géant brésilien Embraer et des partenaires locaux pour établir des lignes de production de ses avions civils et militaires. Cette dynamique fait suite à l’accord historique entre Hindustan Aeronautics Limited (HAL) et la société russe United Aircraft Corporation (UAC) pour la production du Superjet SJ-100, illustrant la stratégie de New Delhi de diversifier ses partenariats et de réduire les risques géopolitiques dans le cadre de son ambitieux redressement du secteur de l’aviation civile.
Signé à Moscou le 27 octobre 2025, le partenariat HAL-UAC représente la première co-production complète d’un avion de transport civil entre les deux pays, étendant leur collaboration de longue date dans le domaine militaire — notamment sur les chasseurs MiG et les Su-30MKI — vers le marché commercial.
Le SJ-100, un biréacteur régional embarquant entre 87 et 98 passagers avec une autonomie pouvant atteindre 3 530 kilomètres, est destiné à révolutionner le programme UDAN de l’Inde, visant à relier les villes de second et troisième rang par des liaisons court-courrier. Ce modèle bénéficie d’un design entièrement « russifié », propulsé par des moteurs PD-8 indigènes et exempt de composants occidentaux, évitant ainsi les embargos et problèmes d’approvisionnement rencontrés par les précédentes variantes du Superjet.
Avec un premier SJ-100 produit en substitution d’importation ayant effectué son vol inaugural en septembre 2025, HAL pourrait accroître la production dès 2026 sur le sol indien, générant potentiellement des milliers d’emplois et enrichissant ses compétences industrielles. Parallèlement, Embraer s’active pour s’imposer comme un partenaire clé dans l’écosystème aéronautique indien. Lors d’une allocution à Hyderabad le 26 novembre, le ministre de l’Aviation civile, Ram Mohan Naidu Kinjarapu, a explicitement évoqué les propositions d’Embraer en complément du programme Superjet, révélant l’intention gouvernementale d’associer les constructeurs d’équipement d’origine (OEM) du Brésil et de la Russie à des coentreprises locales.
« Nous assistons à l’arrivée d’Embraer dans la fabrication d’avions en Inde… Nous voulons produire un avion régional complet sur le territoire national », a déclaré le ministre, soulignant l’importance de fusionner l’expertise étrangère en conception avec l’assemblage local pour renforcer l’autonomie stratégique.
Depuis plusieurs mois, Embraer multiplie les initiatives. En février 2024, le constructeur a conclu un mémorandum stratégique avec Mahindra Defence Systems pour répondre ensemble à l’appel d’offres de l’Armée de l’air indienne visant à acquérir un Avion de Transport Moyen (MTA), proposant le C-390 Millennium. Cet appareil multifonctions offre des capacités de transport de 26 tonnes, de ravitaillement en vol et d’intervention humanitaire, formant le socle de ce partenariat.
En mai 2025, Embraer a renforcé son engagement par la création d’une filiale à New Delhi, Embraer India Aviation Services, destinée à approfondir ses collaborations dans les domaines de la défense, de l’aviation commerciale, de la maintenance (MRO) et de la mobilité aérienne urbaine. Près de 50 appareils Embraer, dont 11 modèles tels que les E175 exploités par la compagnie Star Air et le système Netra AEW&C basé sur l’ERJ-145 pour l’Armée de l’air indienne, évoluent déjà dans le ciel indien, offrant un terrain d’expérimentation favorable aux futures productions locales.
Le calendrier semble à la fois opportun et mûrement réfléchi. Après les limites apparentes du projet Superjet — notamment les risques liés au statut de la UAC sous sanctions américaines et le bilan encore fragile du SJ-100 hors Russie — Embraer avance des offres attractives. Lors d’un salon Aero India au début de l’année, le constructeur brésilien a proposé à l’Inde de devenir un pôle régional de production du C-390, avec des lignes d’assemblage intégral, un transfert de technologies, la production locale de pièces et des installations MRO pour satisfaire la demande sud-asiatique.
Sur le plan commercial, Embraer a également évoqué l’implantation d’une ligne d’assemblage finale pour sa famille d’avions E-Jet E2 — concurrents directs du SJ-100 — dès que des commandes significatives, notamment de l’ordre de 200 appareils passées par des transporteurs comme Star Air, se concrétiseront, une échéance envisagée dès l’année prochaine. Ce scénario pourrait s’apparenter au projet Airbus C-295 à Gujarat, dont l’assemblage final débute en 2026, mais avec l’avantage d’Embraer, dont les avions régionaux ont réussi à s’implanter discrètement sur le marché indien, malgré une préférence locale pour des narrowbodies plus grands.
Les analystes considèrent cette double stratégie comme une manœuvre habile de diversification. Le Superjet permet un accès rapide à la production aéronautique de capacité moyenne (une centaine de sièges), apportant à HAL une expérience civile sans exiger de lourds développements en R&D. Cependant, sa conception « russifiée » suscite parfois des doutes quant à la compatibilité globale et au support après-vente. À l’inverse, Embraer offre des chaînes d’approvisionnement alignées sur les standards occidentaux, un succès d’export dépassant 200 E-Jets en service dans le monde, et une meilleure gestion des sanctions potentielles, accélérant les ambitions du programme UDAN et positionnant Mahindra comme un acteur majeur de la fabrication de défense.
« Le partenariat HAL-UAC montre une forte volonté, mais il sera difficile de s’imposer dans un segment dominé par Embraer et Airbus », souligne Jagannarayan Padmanabhan, analyste chez Crisil Intelligence. La future commande de Star Air pourrait constituer un tournant, faisant d’Embraer son premier grand client en Inde et déclenchant la mise en œuvre de la ligne d’assemblage promise.