L’Armée de l’air et la Space Force investissent des millions de dollars dans la recherche d’un concept baptisé « rocket cargo », qui consiste à envoyer en orbite une capsule contenant des troupes ou des ravitaillements pour la faire atterrir n’importe où sur Terre en moins de 90 minutes, un délai bien supérieur à celui des moyens actuels.
Cette capacité pourrait révolutionner la logistique militaire lors de futurs conflits, où les forces américaines risquent d’être plus dispersées et isolées qu’elles ne l’ont été depuis des décennies. Cependant, de nombreuses questions subsistent, notamment sur la manière de rendre le « rocket cargo » suffisamment rapide, sûr et économique pour être utilisé à grande échelle, y compris en situation de combat.
Pour comprendre ces enjeux, il faut d’abord rappeler que, entre 1970 et 2000, le coût moyen pour envoyer un kilogramme en orbite était d’environ 18 500 dollars, selon une étude de la NASA. En 2010, avec le lanceur Falcon 9 de SpaceX, ce coût est tombé à 2 700 dollars le kilogramme, et il pourrait encore diminuer avec l’arrivée de nouveaux acteurs du secteur spatial et le développement de fusées plus grandes et réutilisables, favorisant des économies d’échelle.
La baisse du coût des lancements spatiaux rend possible l’avènement de concepts comme le rocket cargo. Depuis 2020, l’Armée de l’air et la Space Force ont ainsi attribué plus de 100 millions de dollars de contrats de recherche à des entreprises telles que SpaceX, Blue Origin, Anduril, Sierra Space et Rocket Lab, afin d’adapter leurs lanceurs à des missions tactiques ou humanitaires urgentes.
« Imaginez transporter 80 tonnes courtes, soit la charge utile d’un C-17, n’importe où dans le monde en moins d’une heure », déclarait en 2020 le général Stephen Lyons, commandant du U.S. Transportation Command. « Nous devons repenser la projection de la force à l’avenir et envisager comment le rocket cargo pourrait en faire partie. »
Pourquoi développer le rocket cargo alors que les États-Unis disposent déjà de gros avions de transport capables de parachuter des centaines de soldats ou d’atterrir avec un char sur une piste rudimentaire à des milliers de kilomètres ?
La réponse tient au fait que, malgré leur efficacité, les moyens aériens classiques ont leurs limites : il faut au moins une demi-journée pour rejoindre le Moyen-Orient depuis le continent américain, et près d’une journée complète pour atteindre le Pacifique occidental. Ces vols nécessitent des autorisations diplomatiques pour survoler des pays tiers, ainsi que des ravitaillements en vol souvent soumis eux aussi à approbation. Par ailleurs, aucun avion de transport américain ne possède actuellement la furtivité nécessaire pour atteindre des troupes isolées protégées par des défenses anti-aériennes ennemies.
Le rocket cargo pourrait donc constituer un raccourci stratégique. Avec un délai annoncé de moins de 90 minutes, il offre une rapidité inégalée et évite la contrainte des autorisations de survol, car le vol dans l’espace est libre de toutes restrictions territoriales. Todd Harrison, chercheur à l’American Enterprise Institute, précise qu’une capsule de ravitaillement descendrait quasiment à la verticale depuis l’orbite à des vitesses hypersoniques, sauf dans les 3 000 à 6 000 derniers mètres, ce qui la rend extrêmement difficile à intercepter par la plupart des systèmes antimissiles. La capsule serait ensuite larguée en parachute ou effectuerait un atterrissage vertical à destination.
Mais si la théorie promet un délai de 90 minutes, la réalité reste plus complexe. Le temps de préparation et de lancement d’une fusée reste conséquent. Par exemple, SpaceX assemble ses boosters Falcon et les étages supérieurs du lanceur deux jours avant le décollage pour procéder à des contrôles systématiques. En 2023, la Space Force a réussi un lancement seulement 27 heures après réception des ordres, un exploit encore rare.
La Space Force ne possède ni ne pilote directement de fusées, elle fait appel à des lanceurs commerciaux pour mettre ses satellites en orbite. Posséder ses propres lanceurs en alerte permanente serait un changement majeur nécessitant des investissements considérables, alors que les contrats actuels pour un lancement spatial coûtent déjà plusieurs dizaines de millions de dollars.
Une solution explorée par la société Inversion Space consiste à utiliser un véhicule spatial réutilisable chargé de ravitaillements à l’avance, qui pourrait rester en orbite jusqu’à cinq ans, prêt à être envoyé vers la Terre en cas de besoin. Toutefois, le principal risque est que le contenu de la capsule, stocké des mois voire des années à l’avance, ne corresponde pas aux besoins spécifiques d’une crise donnée.
Un autre problème logistique concerne la destination des capsules après leur atterrissage. Ces conteneurs pèsent plusieurs centaines de kilos, et des troupes poussées derrière les lignes ennemies ne pourraient probablement pas les emporter. Cela soulève la question du risque de laisser aux mains de l’adversaire des technologies sensibles ou du matériel stratégique.
Ces interrogations sont majeures, mais elles traduisent aussi l’urgence de développer de nouveaux modes logistiques adaptés aux futurs champs de bataille. Les officiers américains imaginent une guerre plus dynamique où de petites unités se déplaceraient entre bases temporaires pour réduire leur vulnérabilité face aux frappes de longue portée. Cette mobilité accrue exige un soutien aérien et maritime intense, or les flottes actuelles restent insuffisantes pour suivre ce rythme.
De nouvelles technologies émergent ainsi pour compléter et renforcer la logistique militaire : véhicules marins sans équipage, rocket cargo, planeurs longue portée, petits avions électriques autonomes, etc. Leur intégration dans un système cohérent reste toutefois à définir et à expérimenter.