Cet article analyse les défis liés à l’interopérabilité des munitions dans le domaine de la guerre terrestre, avec la contribution des présidents, experts et équipes des communautés OTAN NAAG et CASG.
L’OTAN est confrontée au plus grand et plus meurtrier conflit en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale. En prolongeant une escalade majeure des affrontements limités survenus depuis 2014 dans le Donbass et en Crimée, la Russie a lancé une invasion totale de l’Ukraine le 24 février 2022. Face à la résistance héroïque des forces et du peuple ukrainiens, la guerre se poursuit sans relâche, mettant à l’épreuve l’unité et la préparation de l’Alliance, tout en modifiant ses perspectives stratégiques.
En réponse, l’Occident est rapidement intervenu avec un soutien politique, humanitaire et militaire significatif, incluant armes et munitions. Les différents pays ont fourni des systèmes de tir variés ainsi que des types de munitions souvent inconnus des soldats ukrainiens, qui ont dû s’adapter à ce matériel nouveau en pleine opération. Cette adaptation, sous le feu, a constitué une difficulté supplémentaire. Les problèmes rencontrés sur le terrain étaient en grande partie imprévus par les fournisseurs, dont les soldats maîtrisaient ces systèmes après un long processus d’acquisition, de tests, de certification et un entraînement intensif.
Les difficultés ukrainiennes avec les munitions d’artillerie de 155 mm
L’exemple des munitions d’artillerie de 155 mm illustre bien les difficultés rencontrées par les soldats ukrainiens. Leur artillerie était principalement constituée de systèmes de calibre 152 mm, incompatibles avec le calibre OTAN de 155 mm. L’aide militaire occidentale comprenait une large gamme de systèmes : M777 américains, AS-90 britanniques, Caesar français, PzH2000 allemands, entre autres.
Du côté des munitions, la complexité était accrue : différents pays ont envoyé des composants variés (obus, fusées, charges, amorces), qui se sont mêlés dans la chaîne logistique ukrainienne. Dès les premières livraisons, les états-majors nationaux et de l’OTAN ont été submergés d’interrogations des artilleurs ukrainiens : « Puis-je tirer cet obus avec cette charge et cette fusée sur ce canon ? » « Merci d’envoyer la table de tir… »
Les messages étaient accompagnés de photos de composants parfois inconnus des experts occidentaux. Cette situation a rapidement exercé une pression importante sur les pays fournisseurs et l’OTAN, instance chargée de la normalisation. En réalité, ce problème ukrainien a révélé un défi plus large de la communauté OTAN : l’interchangeabilité des munitions.
Le défi pour l’OTAN
Après trois décennies de paix relative suivant la chute du Pacte de Varsovie, la réduction des budgets de défense des pays de l’Alliance, la réduction des personnels, et le doublement du nombre de membres ont ralenti l’attention portée aux munitions. L’invasion de l’Ukraine a brusquement réveillé l’Alliance sur les effets de ces trente ans, notamment sur la production et les stocks de munitions, et l’importance de leur interchangeabilité.
Poursuivons l’exemple des munitions de 155 mm. Malgré la diminution des forces d’artillerie, des équipements et des stocks, chaque pays a continué à développer ses propres systèmes d’armes et ses munitions selon ses processus nationaux. Les certifications et tests sont réalisés individuellement, tout comme les tables de tir.
Par ailleurs, les contrats de garantie et maintenance, souvent très restrictifs, imposent parfois l’usage exclusif de certains types ou marques de munitions, limitant ainsi l’interchangeabilité. Cette normalisation est volontaire et vise à favoriser l’innovation et la supériorité technologique, sans pour autant étouffer le développement.
Les essais ne concernent que les combinaisons testées dans chaque pays, laissant des dizaines de milliers de combinaisons théoriques non évaluées. Une étude OTAN sur cinq principaux pays producteurs d’artillerie a comptabilisé plus de 60 000 combinaisons possibles, un nombre qui devient exponentiel en incluant tous les pays partenaires. Certaines combinaisons ne sont pas viables sur le plan de l’effet recherché, de la sécurité ou de l’économie. D’autres méritent un test approfondi.
Les interrogations ukrainiennes ont déclenché de nombreuses consultations entre experts, facilitées par la structure des comités OTAN. Selon que la combinaison était testée, approximativement évaluée ou inconnue, les réponses variaient. Ces échanges ont conduit à une intensification des efforts OTAN pour renforcer l’interchangeabilité de toutes les munitions, pas seulement celles en 155 mm.
L’importance cruciale de l’interchangeabilité des munitions
L’interchangeabilité ne se résume pas à une commodité logistique, bien que celle-ci soit déjà essentielle. Elle constitue un multiplicateur de force. Dans des opérations alliées conjointes, la capacité à partager des munitions peut décider d’une victoire ou d’une défaite. Les lignes d’approvisionnement sont vitales mais souvent vulnérables, qu’il s’agisse d’opérations expéditionnaires ou d’intensité élevée.
L’interchangeabilité assure flexibilité, redondance et résilience. Elle optimise aussi les achats, le stockage, la formation, réduit les coûts, simplifie la maintenance et rend les comportements des armements plus prévisibles et sûrs entre différentes nations.
Une étude réalisée par l’OTAN après le déploiement des groupes tactiques renfort avancé (eFP) dans les pays baltes et en Pologne a montré que les commandants sur le terrain considéraient l’interchangeabilité des munitions parmi leurs principales préoccupations. Certains pays contribuant faiblement dépendent des structures logistiques des plus grands, faisant de l’interchangeabilité une condition sine qua non.
Une brève histoire des efforts de l’OTAN en matière d’interchangeabilité des munitions
L’importance de munitions interchangeables a émergé dès les leçons tirées de la Seconde Guerre mondiale, où les forces alliées souffraient d’armes et munitions incompatibles, compliquant le ravitaillement, la logistique et causant davantage de pertes.
Au début de la Guerre froide, face à la menace d’une invasion du Pacte de Varsovie, l’OTAN a orienté ses travaux sur la standardisation des calibres. Dans les années 1950, les comités alliés AC/116 sur les munitions d’armes légères et AC/175 sur l’artillerie de soutien rapproché ont défini les premières normes. Le STANAG 2310 sur la cartouche de 7,62 mm × 51 fut un jalon majeur. Plus de 60 ans plus tard, les qualifications OTAN portant sur le 7,62 mm et le 9 mm suivent toujours ces standards.
Depuis 1963, le Groupe OTAN d’Armements Terrestres (NAAG, AC/225) est l’autorité technique pour l’interchangeabilité dans le domaine terrestre, en coordination avec le groupe de travail militaire I-AMMO WG pour les procédures, et l’AC/326 pour la sécurité des munitions en matière de manutention et logistique. Par ailleurs, deux centres régionaux d’essais en Europe (Royaume-Uni) et Amérique du Nord (États-Unis) testent les munitions de petit calibre (jusqu’à 40 mm).
Approches actuelles de l’OTAN
L’essence fondatrice de l’OTAN repose sur la défense collective. La capacité de l’Alliance à agir comme une force unifiée, son interopérabilité, dépend non seulement d’une stratégie commune et d’un commandement intégré, mais également d’une cohérence logistique et technique. L’interchangeabilité des munitions, sans être glamour, est un aspect fondamental de cette cohérence.
Il convient de distinguer : l’interopérabilité, qui est la capacité à opérer ensemble ; l’interchangeabilité, qui consiste à pouvoir échanger des systèmes similaires et les utiliser en toute sécurité, avec des effets identiques ou proches ; et la communauté, qui concerne l’usage des mêmes systèmes.
Les efforts OTAN en matière d’interchangeabilité varient selon le type et le calibre des munitions, en fonction des besoins et des possibilités de standardisation et de tests. Toutes les munitions ne nécessitent pas d’être interchangeables. Sont généralement exclues celles produites en petits volumes, à usage très spécifique ou peu utilisées par plusieurs pays.
Pour définir l’interchangeabilité, quatre aspects généraux doivent être standardisés (les termes varient légèrement selon le calibre) :
- Forme et ajustement : type, poids et géométrie (dimensions physiques et forme de tous les composants). Est-ce que la munition s’ajuste dans la chambre ?
- Fonctionnement et sécurité de tir : l’obus supporte-t-il le lancement ? La fusée s’arme-t-elle correctement ? La propulsion génère-t-elle la bonne pression et l’arme la supporte-t-elle ?
- Portée et précision : la munition atteint-elle la zone visée avec l’efficacité létale requise ? Les variations de pression, poudre, sensibilité de l’amorce, poids, matériau, centre de gravité affectent la performance. Les tests incluent courbes de pression, vitesse initiale, usure du canon, balistique intérieure et extérieure, marges d’erreur, schémas de fragmentation, etc.
- Manutention et logistique : la munition est-elle compatible avec les procédures de fabrication, transport, stockage, manipulation et mise hors service, sur l’ensemble du cycle de vie ? Cela inclut la sensibilité aux facteurs environnementaux, les dispositifs de sécurité et conditionnement.
Certaines munitions, comme le standard classique 7,62 mm × 51, couvrent ces quatre aspects dans les normes OTAN, tandis que pour d’autres la couverture est partielle, ou inexistante. Cependant, les normes de manutention et logistique s’appliquent à la plupart des munitions, sauf exceptions précises.
Il est important de noter que les normes OTAN seules ne garantissent pas l’interchangeabilité. Les processus nationaux, les contrats industriels et la souveraineté des États membres dans la mise en œuvre des normes constituent des facteurs déterminants non abordés ici.
Munitions pour armes légères (infanterie jusqu’à 40 mm)
Pour les calibres d’armes légères, l’OTAN a établi une base technique solide, incluant procédures de test, qualification et infrastructures d’essais. Les difficultés actuelles résultent plutôt de non-conformités ponctuelles que d’un manque de standards. Certains pays peuvent exemptés des qualifications pour des munitions à usage purement national ou de formation.
La standardisation et le contrôle de qualification des munitions d’infanterie courantes (5,56 mm, 7,62 mm, 9 mm, 12,7 mm) relèvent du NAAG, sous-groupe 1 sur l’interchangeabilité des munitions. Les deux centres régionaux OTAN (RTC) réalisent des tests standardisés suivant le manuel AEP-97 (M-C MOPI). Des tests peuvent aussi s’effectuer dans des installations nationales certifiées et contrôlées régulièrement.
Une fois un modèle de munition qualifié selon le M-C MOPI, un numéro OTAN (NDN) lui est attribué, accompagné d’un document officiel de déclaration d’interchangeabilité. La munition est alors marquée du symbole OTAN, visible notamment sur les caisses de munitions.
Munitions de tir indirect
Les calibres importants rencontrent des obstacles majeurs à une qualification centralisée similaire à celle des armes légères, notamment pour des raisons financières, techniques et pratiques, telles que la reproduction des conditions de tir en extérieur et la désignation d’une arme de référence. Chaque pays conduit ses propres certifications, conformément au STANAG 4425 (AOP-29), rapportant à l’OTAN les résultats des tests et évaluations nationales sur les combinaisons munitions et plateformes autoriées.
AOP-29 regroupe principalement les munitions de mortiers de 81 mm et 120 mm, ainsi que celles d’artillerie de 105 mm et 155 mm. Toutefois, ce document est assez ancien et ne couvre pas les systèmes développés après le milieu des années 1990, ni ceux des pays devenus membres depuis. Suite aux retours d’expérience ukrainiens, un groupe d’experts NAAG s’est attelé à accélérer les tests et à enrichir les bases de données, avec la sortie imminente d’une version digitale et évolutive d’AOP-29 prévue avant fin 2025.
Ce groupe élabore aussi des normes couvrant, entre autres, les procédures d’essai, la balistique interne et externe, les calculs de vitesse initiale, l’analyse des erreurs, ainsi que la suite logicielle OTAN SG/2 Shareable Software Suite (S4) pour le contrôle de tir. S4 permet aussi des tests virtuels, extrapolant des résultats sur la base d’essais précédents.
Munitions de tir direct moyenne et gros calibre
Ces munitions font rarement l’objet d’activités de normalisation OTAN. Des STANAGs anciens sur les canons de 105 mm et 120 mm (form & fit, tests élémentaires) ont été abandonnés depuis plus de dix ans, jugés obsolètes et parfois contraignants à l’innovation. La guerre en Ukraine a suscité une remise en question de ce cadre, avec des études en cours visant leur mise à jour.
Quelques normes subsistent sur des calibres comme le 30 mm × 173 et la nouvelle munition télescopée de 40 mm × 255 (en réalité au diamètre du boîtier de 65 mm). Des travaux sont engagés au sein du NAAG pour identifier les besoins d’interchangeabilité sur ces calibres, puis lancer les actions correspondantes.
Obstacles à l’interchangeabilité
Malgré les efforts croissants, plusieurs freins demeurent, sans que cette liste ne prétende être exhaustive :
- La standardisation est un processus long et complexe, nécessaire mais laborieux.
- L’interchangeabilité génère des coûts importants, notamment en matière de tests.
- Les décisions OTAN requièrent un consensus unanime des 32 nations, ce qui peut ralentir les démarches.
- Les réticences à partager des données sensibles, telles que celles sur l’efficacité létale.
- Les contrats industriels imposent parfois l’usage exclusif de certaines munitions, notamment pour recalibrer les systèmes de tir.
- L’industrie possède souvent les données techniques confidentielles, ce qui limite leur diffusion à des compétiteurs.
- Les législations nationales et multinationales (ex : restrictions environnementales) peuvent interdire certains matériaux, modifiant les performances balistiques.
- Les législations nationales sur la certification et les critères d’acceptation diffèrent, posant des obstacles que l’OTAN tente d’atténuer par le programme NARP (NATO Ammunition Recognition Program).
- La qualification par lot, déjà complexe en temps de paix, devient difficile en période de conflit, ralentissant les flux de munitions.
- Des inefficacités potentielles dans les comités OTAN chargés de l’interchangeabilité.
Les orientations pour l’avenir de l’OTAN
Pour véritablement assurer l’interchangeabilité, l’OTAN doit élargir son approche, passant d’une seule standardisation technique à une harmonisation opérationnelle globale, impliquant certification, essais et intégration logistique à l’échelle de l’Alliance.
Un changement de paradigme est nécessaire, avec une réduction et un partage des charges globales, moins de barrières bureaucratiques, des procédures de tests et certifications accélérées, tout en maintenant la rigueur des méthodes établies.
Cette dynamique peut être soutenue par l’augmentation des budgets, offrant une occasion unique d’agir rapidement. Parmi les actions à envisager :
- Établir des protocoles communs de certification ou un système de reconnaissance mutuelle (comme NARP).
- Utiliser les technologies numériques, y compris l’intelligence artificielle et la blockchain, pour accélérer tests, vérifications, marquage et traçabilité des munitions.
- Veiller à l’intégration des informations numériques alliées dans les systèmes nationaux de contrôle de tir, pour harmoniser les données de missions de feu.
- Renforcer les essais multinationales pour combler les lacunes dans les qualifications des munitions courantes.
- Exploiter pleinement les retours d’expérience ukrainiens, reconnus comme les plus riches en matière d’interchangeabilité en situation de combat.
- Intégrer les échanges de munitions dans les exercices et formations OTAN pour mieux identifier et corriger les lacunes pratiques.
- Planifier des stocks déployés à l’avant avec des munitions pré-certifiées, permettant des approvisionnements mixtes.
- Développer des contrats industriels plus flexibles pour permettre l’usage de munitions interchangeables.
- Standardiser les paramètres des systèmes pour tendre vers des munitions communes à l’OTAN.
- Augmenter la capacité d’essais, y compris pour les gros calibres, par la mise en place du Centre d’Excellence Feux Conjoints (Joint Fires Centre of Excellence) en Slovaquie.
- Encourager les États membres à s’impliquer dans les travaux d’interchangeabilité selon un principe d’effort équitable.
En résumé, l’OTAN doit tirer pleinement parti de l’accroissement des budgets, de l’attention portée et des capacités de production, par une action synchronisée alliant harmonisation politique, confiance mutuelle en matière de certification, et recours aux technologies avancées, en complément des efforts techniques en cours.
Osman Tasman
Osman Tasman est un expert en approvisionnement de défense, ancien conseiller OTAN en armements terrestres et secrétaire du Groupe OTAN d’Armements Terrestres (NAAG).