Dans les sociétés ouvertes, les communautés spécialisées en politique étrangère aiment débattre de leur propre pertinence. Les analystes discutent de l’impact réel de leurs analyses sur l’élaboration des politiques, tandis que les gouvernements oscillent entre leur valorisation et leur mise à l’écart. On pourrait supposer qu’en Chine, cette dynamique est inexistante, que le système autoritaire impose simplement à ses experts d’aligner leurs propos sur les priorités du pouvoir, récompensant ceux qui s’y conforment.
La réalité est bien plus nuancée. Les spécialistes chinois de la politique étrangère ne fonctionnent ni en totale subordination à l’État, ni en complète indépendance. Comme l’illustre mon ouvrage récent, leur influence varie selon leur proximité institutionnelle avec le parti-État mais aussi en fonction de la volonté manifeste de la direction centrale de solliciter leur expertise. Ainsi, même des experts « distants » peuvent influencer la politique lorsque la demande est forte, tandis que des experts « proches » peuvent être écartés lorsque cette demande faiblit.
Comprendre quand et comment les experts chinois contribuent à la formulation de la politique étrangère est essentiel pour saisir l’origine des priorités de Pékin et leur évolution. Pour les observateurs extérieurs, considérer ces acteurs comme des intervenants dont l’influence fluctue selon leur proximité institutionnelle et la demande étatique permet une lecture plus précise des idées qui façonnent l’agenda diplomatique chinois.
Un écosystème de la politique étrangère et une demande fluctuante d’expertise
La prise de décision en matière de politique étrangère en Chine est fortement centralisée. Le Comité permanent du Politburo décide des grandes orientations stratégiques, tandis que la Commission centrale des affaires étrangères, présidée par Xi Jinping et assistée de son bureau, coordonne les contributions du ministère des Affaires étrangères, de la Commission militaire centrale et du Conseil d’État. Sous le leadership de Xi, la concentration du pouvoir au sommet a réduit l’émiettement bureaucratique.
Au-delà du cercle restreint du parti et du gouvernement, un cercle extérieur comprend des institutions telles que les think tanks et universités. Ces acteurs produisent des analyses, des recommandations politiques et participent à l’interprétation publique des orientations diplomatiques. Ils diffèrent selon leur lien avec l’État, allant des académies gérées par le Parti à des centres de recherche indépendants.
Les think tanks chinois poursuivent des missions étroitement liées au système du parti-État. Une vingtaine d’institutions se consacrent aux affaires internationales, affiliées au parti, à l’Armée populaire de libération, à des organismes gouvernementaux, locaux, ou universitaires. Historiquement inspirés des modèles soviétiques, ils se sont développés dans les années 1980-1990 avec l’ouverture internationale croissante de la Chine. Depuis les années 2000, la multiplication des think tanks répond à une « fièvre des idées », incarnant la demande croissante d’expertise. Leurs travaux alimentent les ministères et les organes du parti via des rapports, des dialogues de niveau 1,5 et des études de fond.
Les universitaires en relations internationales jouent également un rôle important en tant qu’acteurs du cercle extérieur. La discipline s’est rapidement développée depuis les réformes chinoises, avec de nombreux départements spécialisés dans les grandes universités. Ces chercheurs participent à des comités consultatifs, réalisent des études commandées, et dialoguent avec des décideurs.
Les liens institutionnels des think tanks avec l’appareil étatique sont bien connus. Plusieurs travaux ont étudié les mécanismes d’influence, qu’il s’agisse de leur participation directe à la décision via des briefings au Politburo, de détachements dans des missions diplomatiques, de réseaux personnels ou de rapports internes. De même, les chercheurs peuvent influencer la politique en constituant une communauté épistémique, en signalant des lignes politiques, en reflétant la politique ou en opérant dans un “marché des idées” contrôlé. Leur proximité avec le pouvoir dépend des liens formels (affiliations, groupes consultatifs, reconnaissance officielle) et de leurs interactions régulières avec les décideurs. La demande étatique s’exprime à travers les financements, documents politiques et discours des dirigeants.
Mes recherches montrent qu’au-delà de la proximité institutionnelle, la demande étatique effective d’expertise joue un rôle clé. Cette demande façonne les opportunités politiques des experts, leur donnant l’incitation à exprimer leurs idées. Le concept d’opportunités politiques, issu notamment des études sur les mouvements sociaux, comprend les arrangements institutionnels, la configuration des ressources et l’environnement politique, tous modulés par le pouvoir.
Concrètement, la demande exprimée par l’État a une dimension structurelle et thématique. Structurellement, la Chine peut varier les niveaux d’ouverture à l’expertise, comme entre 2013 et 2016 où la recherche bénéficiait d’un environnement relativement ouvert et de financements généreux, puis à partir de 2016 où un resserrement idéologique a réduit l’autonomie académique. Parallèlement, le Parti communiste a renforcé à partir de 2015 le rôle et les ressources de certains think tanks, leur conférant un statut élevé. Thématiquement, la demande peut être ciblée sur certaines questions via des appels à projets et des priorités de financement.
Quand les idées rencontrent la demande : l’influence des experts éloignés
Des experts travaillant dans des think tanks relativement éloignés du pouvoir ont influencé l’accent mis par la Chine sur la réforme de la gouvernance économique mondiale, car l’État a clairement montré sa demande d’expertise sur ce sujet, tant sur le plan structurel que thématique.
Depuis 2016, Pékin a fait de la réforme de la gouvernance économique mondiale une priorité diplomatique majeure. Les discours et documents officiels insistent sur l’ambition chinoise de promouvoir un ordre international plus juste et inclusif, condamnant les inégalités et revendiquant une voix accrue pour les pays émergents et en développement. Xi Jinping a souligné cette orientation lors de grands forums internationaux tels que le Forum économique mondial, les sommets BRICS ou l’Import-Export Expo. La Chine se présente comme une force constructive œuvrant pour l’égalité et la coopération multilatérale, en promouvant des réformes institutionnelles et financières graduelles plutôt qu’une remise en cause radicale du système existant.
Les instituts comme le Shanghai Institute for International Studies et le Guangdong Institute for International Strategies, bien qu’éloignés institutionnellement du centre du pouvoir, ont contribué à renforcer cette orientation. Leurs rapports ont identifié des problèmes du système actuel et proposé des pistes de transformation, mettant notamment en avant le caractère inclusif de l’initiative « Belt and Road » et l’importance de la coordination entre différents acteurs internationaux.
Ces instituts, sous tutelle locale et municipale, entretiennent des liens informels avec les institutions nationales. Leur participation aux groupes consultatifs gouvernementaux est limitée, leurs interactions avec les autorités centrales se faisant plutôt à travers des séminaires de bas niveau. Pourtant, leur influence a été possible parce que l’État a manifesté une demande forte et explicite d’expertise à partir de 2015, notamment via un document central qui appelait à renforcer et intégrer les think tanks dans le processus décisionnel, à accroître leur participation à la modernisation administrative et à valoriser leur contribution à la puissance douce chinoise. Le financement public a augmenté, en particulier pour les institutions dites « haut de gamme », et Xi Jinping a multiplié les rencontres avec des experts, affirmant la volonté de la direction centrale d’accéder à une expertise plus systématique et pertinente pour la politique.
Quand la proximité l’emporte : le rôle des chercheurs proches du pouvoir
Certains experts en relations internationales, proches du pouvoir, exercent leur influence même lorsque la demande explicite de l’État est limitée. Plusieurs chercheurs ont ainsi façonné l’accent croissant mis par Pékin sur de nouvelles initiatives internationales.
Au cours de la dernière décennie, la Chine a élargi sa rhétorique officielle avec des initiatives internationales majeures au-delà de la seule « Belt and Road Initiative ». Xi Jinping a encouragé la création de concepts comme la Global Development Initiative, la Global Security Initiative ou, plus récemment, la Global Civilization Initiative, présentés comme des contributions chinoises à la gouvernance mondiale, promues lors de grandes instances internationales comme l’Assemblée générale de l’ONU, les sommets du G20, BRICS ou de l’Organisation de coopération de Shanghai.
Dans un contexte où les signaux de demande d’expertise étaient faibles, certains chercheurs ont pourtant contribué à une narrative encourageant la Chine à jouer un rôle plus visible et proactif sur la scène internationale. Par exemple, Wang Yiwei a souligné dès 2016 que la Chine pourrait s’inspirer de la manière dont les États-Unis ont su construire leur influence globale en proposant des solutions anticipatrices aux défis internationaux. De même, Guo Shuyong a analysé les opportunités stratégiques pour la Chine en matière de gouvernance globale de la sécurité, mettant en lumière le développement de la puissance militaire maritime chinoise comme levier accru de participation mondiale.
Ces chercheurs, liés institutionnellement à des agences gouvernementales — anciens membres de l’Armée populaire de libération, du ministère des Affaires étrangères ou du Bureau central des affaires étrangères — occupent des positions « proches » du pouvoir. Leur engagement régulier auprès des instances politiques, leur intégration dans des comités consultatifs et la reconnaissance formelle via des allocations d’État et distinctions ministérielles attestent de leur influence. Certains participent occasionnellement à des briefings au Politburo.
Après 2016, le contrôle idéologique renforcé sous Xi a signifié une moindre ouverture aux expertises académiques. La réaffirmation du rôle politique des universités, la réduction de l’autonomie scientifique et l’augmentation des restrictions sur les collaborations internationales ont marqué ce tournant. Les financements de recherche ont privilégié l’alignement idéologique au détriment de la liberté académique, signalant que la fiabilité politique l’emportait désormais sur l’innovation analytique. Ce contexte a diminué la demande étatique pour les savoirs des universitaires proches, modifiant la dynamique d’influence.
En suivant la transition des idées traduites en discours officiels – qu’il s’agisse de la définition élargie de la sécurité nationale, du renouveau diplomatique régional ou des propositions de réforme globale – on constate que chercheurs et analystes jouent un rôle d’intermédiaires entre la conception politique du parti et l’implémentation des politiques, traduisant les grandes ambitions en concepts opérationnels.
Entre think tanks et chercheurs, l’influence dépend donc des conditions : la demande de l’État varie dans le temps et selon les sujets, redistribuant le pouvoir d’influence. Le système chinois ne se limite pas à une chaine de commandement rigide : il forme un réseau réactif où le moment, la proximité institutionnelle et la pertinence thématique déterminent l’impact des idées sur la stratégie diplomatique pékinienne.
Enjeux pour la compréhension de la politique étrangère chinoise
Dans le système autoritaire chinois, aucun expert ne reste pleinement indépendant. Les considérer comme des acteurs politiquement encastrés permet de comprendre leurs rôles multiples, au-delà d’une simple production académique objective. Certains les voient comme des relais de la communication d’État ou même des instruments d’influence, surtout depuis le recentrage idéologique. Leur travail sert cependant à la fois à façonner la politique, reproduire les récits officiels, et à expliquer la position chinoise vers l’extérieur, reflétant les contraintes et incitations du parti-État.
L’analyse de cas concrets où les experts chinois ont influencé le discours officiel démontre que la politique étrangère est façonnée non seulement par les leaders et institutions centrales, mais aussi par un écosystème étendu d’experts qui contribuent de manière conditionnée et organisée. Penseurs et think tanks traduisent des slogans en concepts applicables, apportant cadres analytiques, justifications politiques et propositions concrètes.
L’influence des experts n’est jamais automatique : elle dépend des opportunités politiques définies par les règles, ressources et climat politique. La demande affichée par le pouvoir, visible dans les financements et discours des dirigeants, est déterminante pour que ces idées trouvent écho ou soient évincées. Pour les observateurs étrangers, cela implique de comprendre non seulement le discours officiel, mais aussi les conditions internes qui dictent quand les experts comptent.
Les mécanismes d’influence sont plus dynamiques qu’on ne le pense souvent. Selon que le pouvoir souhaite de l’innovation conceptuelle, de la légitimité pour de nouvelles orientations, ou une meilleure cohérence bureaucratique, il alterne entre experts « proches » et « éloignés ». Par exemple, lors de la réforme de la gouvernance économique mondiale, l’influence des think tanks distants a crû, tandis que le recentrage idéologique post-2016 a réduit l’impact des universitaires proches. Ces fluctuations montrent que les grandes initiatives de Pékin, du Belt and Road aux Initiatives globales, ne sont pas de simples slogans mais le fruit d’un processus structuré de production d’idées impliquant des experts à divers degrés de proximité.
Pour les gouvernements et analystes étrangers, plusieurs implications concrètes ressortent :
- Considérer les experts chinois comme des acteurs politiquement intégrés, dont l’influence dépend de leur position institutionnelle et du calendrier étatique plutôt que comme de simples commentateurs interchangeables.
- Surveiller les signaux de la demande gouvernementale, qui préfigurent souvent plusieurs mois à l’avance les évolutions de la politique étrangère dans les discours officiels ou documents stratégiques.
- Adapter les échanges et dialogues selon les interlocuteurs : les contributions de think tanks éloignés peuvent être plus déterminantes que celles de chercheurs proches en période de forte demande.
Maîtriser la politique étrangère chinoise nécessite donc une compréhension fine de son écosystème d’expertise : il ne s’agit pas seulement d’écouter ce que Pékin dit officiellement, mais d’analyser qui influence ces discours, à quel moment et pourquoi.
Sabine Mokry, Ph.D., est chercheuse à l’Institut de recherche pour la paix et la politique de sécurité de l’Université de Hambourg. Elle a été postdoctorante au programme « China and the World » Columbia-Harvard. Son livre Chinese Scholars and Think Tanks’ Constructions of China’s National Interest – Hidden Hand on Demand a été récemment publié chez Routledge.