La semaine dernière, l’Armée de Terre américaine a officiellement créé un nouveau Commandement de l’Hémisphère Ouest, basé à Fort Bragg, en Caroline du Nord. Cette nouvelle structure rassemble les états-majors précédemment distincts de l’U.S. Army North (ARNORTH), de l’U.S. Army South (ARSOUTH) et de l’Army Forces Command (FORSCOM), ce dernier devant être dissous d’ici le 15 octobre de l’année prochaine, selon un mémorandum du secrétaire à l’Armée, Dan Driscoll.
Historiquement, ARNORTH, stationné à Fort Houston, au Texas, était chargé de la défense intérieure et du soutien aux organisations civiles sur le territoire américain. Quant à ARSOUTH, basée au même endroit, elle assurait les opérations dans les régions d’Amérique centrale et du Sud. FORSCOM, actuellement implanté à Fort Bragg, commande la Réserve de l’Armée de Terre ainsi que la First U.S. Army regroupant notamment le III Armored Corps, le V Corps et le XVIII Airborne Corps, prévus pour des déploiements globaux.
Réorganisation des corps d’armée et ramifications potentielles
Dans le cadre de cette réorganisation, le Commandement de la Réserve sera désormais rattaché directement au Chief of Army Reserve au sein du Pentagone, tandis que le III Corps sera placé sous l’autorité de l’U.S. Army Europe and Africa (USAREUR-AF). Le V Corps, réactivé en 2020 en réponse à l’évolution de la menace sécuritaire en Europe, dispose déjà d’un avant-poste à Poznań en Pologne, supervisant les unités stationnées en Allemagne ainsi que les forces américaines en rotation dans les pays de l’Est de l’OTAN dans le cadre de l’opération Atlantic Resolve. Ces deux corps sont intégrés dans la défense de l’Alliance atlantique sous le commandement USAREUR-AF.
Une extension logique de cette réforme serait la création d’un Commandement interarmes de l’Hémisphère Ouest, afin de coordonner ARNORTH et ARSOUTH avec les commandements régionaux des autres forces (Air Force, Navy, Marines), qui relèvent actuellement du United States Northern Command (NORTHCOM) pour l’Amérique du Nord, et du Southern Command (SOUTHCOM) pour l’Amérique latine. Cette configuration est en accord avec la nouvelle Stratégie Nationale de Sécurité (NSS) américaine sous l’administration Trump, qui priorise la défense du territoire national et de la région occidentale.
Contexte géopolitique et controverses autour de la Stratégie Nationale de Sécurité
Adoptée récemment, la NSS a suscité de vifs débats, notamment en Europe, où elle est perçue comme une critique acerbe de l’Union européenne, considérée comme menacée par des politiques migratoires et industrielles jugées destructrices. Cette stratégie insiste sur la primauté des intérêts nationaux américains, marque une rupture avec les organisations multilatérales et la prétendue posture de leadership mondial des États-Unis, tout en pointant la nécessité de contenir les rivaux stratégiques comme la Russie et la Chine.
Des messages contradictoires alimentent encore les interrogations : ainsi, des déclarations récentes de responsables américains demandent que les forces européennes prennent en charge la majeure partie de la défense conventionnelle du continent dès 2027. De surcroît, l’ambassadeur américain auprès de l’OTAN, Matthew Whittaker, a suggéré que l’Allemagne assume à l’avenir un rôle de chef de file au sein de l’Alliance, tandis que le ministre de la Défense Pete Hegseth a loué le « partenaire exemplaire » que représente l’Allemagne. Par ailleurs, des rapports datant de mars laissaient entendre que l’administration Trump envisageait de supprimer la fonction de Commandant suprême des forces alliées en Europe (SACEUR).
Des signaux ambivalents quant à l’engagement des États-Unis en Europe
Si certains cercles russes saluent la nouvelle NSS, d’autres observateurs proches de Moscou soulignent des incohérences : la stratégie prévoit également de maintenir, voire renforcer, la présence militaire américaine sur le sol européen. Ces divergences sont analysées comme une possible hiérarchisation des priorités ou des plans alternatifs visant à concentrer l’effort sur l’hémisphère Ouest en cas de déclin des capacités hégémoniques globales américaines.
L’intégration du III Armored Corps sous USAREUR-AF témoigne en tout cas d’un engagement durable en Europe, même s’il reste à déterminer si cela impliquera un déploiement accru de forces ou un retour d’état-majors aux États-Unis. Il est important de noter que la partie africaine des responsabilités de USAREUR-AF ainsi que le commandement interarmées AFRICOM sont eux aussi basés en Allemagne.
Le rôle du Congrès américain dans la définition des effectifs
Le rapport global sur la posture militaire (Global Posture Review) attendu depuis octobre, qui évaluera les effectifs américains présents à l’étranger, tarde à être publié. Des spéculations évoquent une réduction pouvant atteindre 30 % des forces déployées en Europe. Toutefois, le Congrès des États-Unis détient un rôle décisif dans cette évolution. Le projet de loi sur l’autorisation de défense pour 2026, actuellement en négociation entre le Sénat et la Chambre des représentants, impose des conditions strictes.
Par exemple, toute réduction des effectifs européens en dessous de 76 000 soldats pendant plus de 45 jours nécessitera une déclaration conjointe du ministre de la Défense et du commandant régional assurant que cette décision sert les intérêts de sécurité nationaux, qu’elle a été discutée avec les alliés et qu’une évaluation des conséquences a été réalisée. La même procédure s’applique en cas de retrait du poste de SACEUR. Ce texte devrait être adopté prochainement avec un large consensus bipartisan.
Stefan Axel Boes