Face à la montée des menaces régionales posées par les missiles balistiques, notamment avec le déploiement chinois du DF-21 et les avancées pakistanaises des ogives MIRV Ababeel, l’Inde accélère le développement de son architecture de défense antimissile balistique (BMD) en mer. Selon des sources proches du dossier, la Defence Research and Development Organisation (DRDO) et la Marine indienne collaborent sur un système robuste intégrant les intercepteurs de Phase II AD-1 et AD-2, spécialement conçus pour être légers et adaptés au lancement depuis des navires de guerre.
Ces armes hypersoniques, plus légères et maniables que leurs homologues terrestres, équiperont des unités modifiées positionnées stratégiquement dans la mer d’Arabie ou le golfe du Bengale, afin d’étendre la protection en couches des infrastructures côtières et des points de passage clés.
Au cœur de ce dispositif naval de défense antimissile se trouvent les intercepteurs AD-1 et AD-2, conçus pour opérer en phase exo- et endo-atmosphérique. Ils visent des portées pouvant atteindre 5 000 km, ciblant des missiles balistiques intermédiaires (IRBM) et à moyenne portée (MRBM). Contrairement aux systèmes volumineux de Phase I comme le Prithvi Air Defence (PAD) et l’Advanced Air Defence (AAD), ces missiles de Phase II privilégient la compacité : l’AD-1 est un intercepteur endo-atmosphérique à propergol solide en deux étages, pesant moins de 1 000 kg, capable d’atteindre une altitude de 150 km. L’AD-2, en cours de fabrication, est destiné à des interceptions exo-atmosphériques à des vitesses hypersoniques de Mach 6 à 7, idéal pour l’élimination en phase de milieu de trajectoire.
Les sources soulignent leur “compatibilité avec le lancement depuis des navires de guerre”, grâce à des adaptations de lancement à chaud vertical semblables au système THAAD basé sur des conteneurs, permettant des salves rapides depuis des ponts exiguës sans nécessiter de modifications importantes. “Ils sont beaucoup plus légers, avec une propulsion simplifiée pour garantir la stabilité navale — parfaitement adaptés aux navires spécialement conçus à cet effet”.
Le test réalisé le 24 juillet 2024 à Chandipur a validé ces capacités : une variante de l’AD-1 a intercepté un missile simulé IRBM en moins de quatre minutes, s’appuyant sur des données réseau centralisées issues de radars terrestres et maritimes.
La haute vitesse hypersonique requiert une précision extrême, assurée par des systèmes de guidage indigènes et des propulseurs de correction pour des impacts dits “hit-to-kill”. Ce duo d’intercepteurs offre des couches multiples de défense contre des menaces telles que le Shaheen-III pakistanais (2 750 km) ou le Dongfeng-21 chinois (2 150 km), capable de neutraliser les MIRV avant leur rentrée atmosphérique.
La détection repose sur des radars capables de scruter au-delà de 1 500 km. Le système dérivé Over-the-Horizon (OTH) Swordfish de la DRDO, dont 80 % de la technologie est indigène, est la pierre angulaire de ce dispositif, améliorant le plafond de détection des 600 km atteints lors de la Phase I. Les essais en mer intègrent également des radars AESA X- et S-bandes embarqués sur le navire de test flottant en cours de construction au chantier naval Hindustan Shipyard Limited. Le premier tir d’un intercepteur à lancement vertical depuis un navire non précisé au large d’Odisha en 2023 a déjà démontré la faisabilité du concept, avec un tir contre une cible Prithvi, désormais adaptable à la puissance des séries AD.
Le projet remonte au 6 mai 2012, lorsque le directeur de la DRDO de l’époque, Dr V.K. Saraswat, avait annoncé la fin de la Phase I et fixé à 2016 l’échéance pour une protection allant jusqu’à 5 000 km en Phase II. “Nous protégerons contre des missiles allant jusqu’à 5 000 km”, affirmait-il, évoquant d’emblée une architecture comparable au système américain THAAD. Des retards liés aux défis technologiques et au financement ont repoussé la première démonstration de l’AD-1 à novembre 2022, tandis que le test de 2024 marque une reprise dynamique du programme.
Aujourd’hui, face aux essais chinois de véhicules de glisse hypersoniques et aux progrès pakistanais en matière d’IRBM, l’urgence se fait sentir. Les concepts de Phase III, destinés aux missiles intercontinentaux (ICBM) au-delà de 5 000 km, sont en cours d’étude, mais le déploiement naval de la Phase II pourrait devenir opérationnel d’ici 2027. Il s’intégrera alors avec le projet Kusha, un système de missiles sol-air longue portée, pour composer un bouclier hybride combinant les atouts du THAAD et du S-500.