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Dans une avancée majeure visant à renforcer les liens bilatéraux dans le secteur aérospatial, l’Inde et la Russie ont entamé des pourparlers préliminaires pour la production conjointe de l’avion régional turbopropulseur Il-114. Cette annonce, faite par Sergey Chemezov, directeur général de la société russe d’État Rostec, intervient dans le cadre d’échanges diplomatiques de haut niveau entre les deux pays, illustrant une volonté renouvelée de coopération industrielle sous l’égide de l’initiative indienne « Make in India ».

Ces discussions ont été mises en lumière lors de la visite officielle de deux jours du président russe Vladimir Poutine à New Delhi, sa première en quatre ans. Il y a eu des échanges approfondis avec le Premier ministre Narendra Modi sur la défense, le commerce et la coopération technologique. Interrogé par le journal russe Izvestia, Sergey Chemezov a indiqué que ces négociations représentent la première incursion de Rostec dans le secteur de l’aviation civile avec l’Inde. « Dans le domaine civil, c’est la première fois que nous participons à des négociations », a-t-il précisé, soulignant le potentiel de coproduction non seulement de l’Il-114, mais aussi du Sukhoi Superjet 100 (SSJ-100).

Le vice-Premier ministre russe Denis Manturov a rejoint cet optimisme dans une déclaration à l’agence TASS, mentionnant un intérêt réciproque des deux parties. « Nous avons globalement discuté de la coopération en aviation [au sommet]. Par exemple, sur l’assemblage du Sukhoi Superjet-100 ici [en Inde] et sur l’assemblage de l’Il-114-300. Nous y sommes extrêmement intéressés. Et surtout, la partie indienne l’est aussi », a déclaré Manturov. Il a ajouté que ces appareils correspondent parfaitement aux besoins de connectivité régionale de l’Inde, notamment dans le cadre du programme gouvernemental UDAN (Ude Desh ka Aam Naagrik), destiné à développer les liaisons aériennes à courte distance.

Au cœur de ces discussions se trouve l’Ilyushin Il-114-300, version modernisée du turbopropulseur soviétique Il-114. Conçu à la fin des années 1980 par le bureau d’études Ilyushin pour des liaisons court-courriers au sein de l’Union soviétique, cet appareil s’est mué en un modèle polyvalent pouvant transporter jusqu’à 68 passagers. Ses caractéristiques techniques en font un choix idéal pour la géographie diverse de l’Inde et les vastes étendues septentrionales de la Russie.

L’Il-114 est conçu pour opérer sur des pistes non revêtues d’une longueur minimale de 1 200 mètres, un avantage crucial pour desservir des aérodromes isolés situés dans des régions comme l’Himalaya indien, les îles Andaman ou les avant-postes arctiques russes. Il est capable de fonctionner dans des conditions extrêmes, grâce à ses systèmes de dégivrage et à un train d’atterrissage robuste lui permettant d’opérer à des températures pouvant descendre jusqu’à -60 °C. Propulsé par deux moteurs turbopropulseurs Klimov TV7-117S, cet avion offre une autonomie d’environ 1 800 kilomètres et une vitesse de croisière de 550 km/h, combinant ainsi efficacité opérationnelle et réduction de la consommation de carburant ainsi que des émissions polluantes, comparé aux avions à réaction plus anciens.

Une vingtaine d’Il-114 originaux avaient été produits avant la suspension du programme dans les années 1990 en raison de difficultés économiques. L’Il-114-300 incarne quant à lui une renaissance, ayant effectué son premier vol en décembre 2020, avec une production en série planifiée en Russie à partir de 2019, bien que des retards aient repoussé ce calendrier. Rostec envisage de localiser une partie de la production en Inde, potentiellement au sein d’installations telles que Hindustan Aeronautics Limited (HAL), dans l’objectif de créer un modèle hybride russo-indien adapté aux marchés d’exportation.

Cette collaboration s’appuie sur plusieurs décennies d’un partenariat défense solide, incluant des projets conjoints comme le missile BrahMos et les avions de chasse Su-30MKI. Elle dépasse désormais le cadre militaire pour s’inscrire dans l’aviation civile, secteur où l’Inde, qui devrait devenir le troisième marché mondial de transport aérien d’ici 2025, cherche à réduire sa dépendance aux importations et à développer ses capacités industrielles nationales. Avec plus de 500 liaisons UDAN déjà opérationnelles et d’autres en projet, la demande en avions régionaux abordables pourrait dépasser les 1 000 unités selon les analystes.

Les propositions de Rostec ne sont pas nouvelles : des discussions sur la localisation de la production de l’Il-114 avaient déjà émergé en 2021 et gagné du terrain lors d’événements tels qu’Aero India 2023. En contrepartie d’engagements comme une commande de 200 appareils, la Russie a proposé différentes options allant de la mise en place de centres de maintenance et de stocks de pièces détachées à l’assemblage complet à partir de kits, voire à une recherche et développement conjointe pour une « modification indienne ». Des programmes de formation pour les ingénieurs et pilotes indiens sont également envisagés afin d’assurer le transfert de technologie et le développement des compétences.

Pour la Russie, ce partenariat représente un soutien vital à son industrie aéronautique dans un contexte de sanctions occidentales, ouvrant l’accès à un marché en pleine croissance tout en tirant parti du savoir-faire industriel indien. « La demande pour ce type d’avion est importante en Inde », a souligné Manturov, mettant en avant l’aptitude de l’Il-114 à évoluer sur des pistes non préparées et en haute altitude.