Alors que Washington lance discrètement une révision de sa politique sur la vente de chasseurs de cinquième génération et de plateformes sous-marines avancées à l’Inde, le décalage fondamental entre les cultures stratégiques des deux pays transforme ce qui aurait dû être une simple transaction en une véritable question de souveraineté.
Plusieurs médias, dont The Print et Hindustan Times, rapportent que l’administration Biden, sous la pression du Commandement indo-pacifique du Pentagone et de voix influentes au Congrès, a entamé une revue inter-agences visant à explorer des « voies créatives » pour proposer le F-35 à New Delhi. Cette analyse, attendue pour début 2026, examine différentes options allant de configurations d’exportation modifiées à des accords bilatéraux spécifiques susceptibles d’assouplir les restrictions liées à la diffusion technologique sans modifier les lois ITAR. Des responsables américains de haut rang ont, de manière confidentielle, informé leurs homologues indiens que « la porte n’est pas définitivement fermée », laissant envisager des dérogations comparables à celles accordées à Israël pour des modifications étendues.
Pourtant, l’obstacle structurel demeure infranchissable.
Le modèle américain de cinquième génération est conçu autour d’écosystèmes contrôlés et de hiérarchies d’alliances. Le F-35 n’est pas qu’un simple avion ; il représente un abonnement à un réseau mondial géré par les États-Unis. Chaque mise à jour logicielle, chaque correctif, chaque fichier de données de mission avancées transite par Lockheed Martin et le Joint Program Office du F-35 à Arlington, en Virginie. Même les partenaires de premier rang comme le Royaume-Uni ou l’Australie n’ont pas accès au code source complet. Pour l’Inde, qui a passé trois décennies à diversifier ses dépendances et éviter le monopole d’un fournisseur unique, cela ne constitue pas un avantage, mais bien une faille stratégique majeure.
Les lignes rouges posées par New Delhi sont désormais non négociables et clairement énoncées :
- Accès complet au code source ou co-développement substantiel des logiciels critiques
- Intégration sans restrictions des armes indiennes (Astra, Rudram, BrahMos-NG, futurs systèmes hypersoniques)
- Liberté de développer et d’intégrer des fichiers de mission et des bibliothèques de guerre électronique indigènes
- Garanties solides contre toute forme de refus sélectif de pièces détachées, logiciels ou assistance en cas de conflit
Ces exigences entrent en conflit direct avec la nature même du F-35. Washington peut composer sur les compensations industrielles, le financement ou même envisager l’installation d’un hub limité de maintenance en Inde, mais ne peut consentir à remettre les clés technologiques sans démanteler l’architecture même qui fait de cet avion la pierre angulaire de la suprématie aérienne américaine.
Pour l’Inde, le poids du passé est une leçon sévère. Les essais nucléaires de Pokhran en 1998 avaient déclenché des sanctions américaines immédiates, paralysant la flotte indienne de Sea Harrier pendant plusieurs mois en raison d’un embargo brusque sur des composants essentiels. Parallèlement, le Pakistan continuait de recevoir des pièces et des mises à niveau pour ses F-16 malgré leur utilisation répétée contre l’Inde. Plus récemment, les menaces pesant sur l’Inde en raison de la loi CAATSA liée à l’achat des S-400, ainsi que le flot d’armes américaines vers l’Ukraine alors que les alliés devaient patienter, ont renforcé la conviction de New Delhi : toute plateforme dont le fonctionnement dépend d’un contrôle étranger est stratégiquement inacceptable face à une double menace venant d’adversaires nucléaires, qui modernisent rapidement leurs forces avec des J-20 et dérivés du FC-31.
C’est pourquoi le débat sur le F-35 dépasse désormais les simples bilans techniques pour devenir un symbole politique. Accepter l’avion selon les conditions américaines aurait signifié, auprès des opinions publiques internes mais aussi de Pékin et Islamabad, qu’l’Inde est prête à devenir un simple maillon subordonné dans l’architecture stratégique de Washington. Dans un contexte politique où Aatmanirbharta (autosuffisance) et autonomie stratégique sont des impératifs électoraux, aucune administration à New Delhi ne pourrait survivre à cette perception.
C’est précisément pour cette raison que l’offre russe a gagné un élan irrésistible. Le package Su-57E actuellement proposé — discuté à un niveau ministériel en novembre 2025 — inclut :
- Assemblage final sous licence et perspective de production complète au sein de HAL à Nashik
- Transfert de technologies critiques telles que les revêtements absorbants radar et les logiciels de fusion des capteurs
- Intégration des radars AESA indiens (variante Uttam GaN), des calculateurs de mission et d’un large éventail d’armements air-air et air-sol indigènes
- Engagement explicite qu’aucun composant ne sera soumis à des restrictions contrôlées depuis l’étranger
Les responsables russes ont clairement déclaré que « l’Inde disposera de la liberté totale pour modifier l’avion comme elle l’entend, y compris pour l’exportation vers des pays amis ». Autrement dit, Moscou offre ce que Washington ne peut proposer : un chasseur de cinquième génération que l’Inde pourra véritablement posséder.
La révision de la politique américaine pourrait aboutir à des concessions, comme une version « F-35 spécifique à l’Inde » avec un contrôle logiciel assoupli ou une coproduction de certains sous-systèmes. Mais même dans le meilleur des cas, cela ne suffira pas à franchir le seuil exigé par la souveraineté indienne. Le F-35 restera un appareil d’exception lié à un système américain, tandis que le Su-57E, malgré ses défis de développement, promet d’être une plateforme que l’Inde pourra reconfigurer, réexporter et, si nécessaire, soutenir en totale autonomie.