La politique historique de neutralité militaire de l’Irlande ne la protège pas contre la campagne croissante de sabotage, de coercition et de pressions hybrides menée par la Russie à travers l’Europe, ont averti des experts seniors du Centre for European Policy Analysis (CEPA) lors d’une conférence de presse consacrée à la guerre de l’ombre russe.
Les échanges ont été en partie orientés par une question du UK Defence Journal portant sur la protection des infrastructures sous-marines britanniques et sur la manière dont l’Irlande devrait envisager sa neutralité face à des activités hybrides susceptibles de franchir les frontières, comme cela a été observé lors de la visite perturbée du président Zelensky.
La réponse des spécialistes a été claire : la neutralité ne prévient pas ce type d’activité sur le territoire irlandais, et les incidents visant des partenaires peuvent avoir des répercussions sur des États non engagés dans le conflit. Selon eux, tant le Royaume-Uni que l’Irlande devront accélérer leurs prises de décisions politiques, améliorer la coordination avec leurs alliés et adopter des réponses plus fermes afin de limiter la propagation de ces opérations.
Une grande partie de la discussion a porté sur les faiblesses structurelles exploitées par la Russie. Sam Greene a souligné que la difficulté majeure réside dans la lenteur des gouvernements à identifier qu’un incident est hostile, à en déterminer la provenance et à évaluer ses conséquences pour la sécurité nationale. Il a insisté sur la nécessité de sortir ces affaires du cadre du simple maintien de l’ordre pour instaurer un processus politique de sécurité capable d’agir rapidement. « Il faut déplacer cela hors du traitement judiciaire… et, lorsque c’est possible et nécessaire, appliquer une logique de sécurité nationale », a-t-il expliqué. Il a ajouté que la dissuasion échoue si les gouvernements ne parviennent pas à réduire le délai entre la reconnaissance d’une attaque, son attribution et l’évaluation de ses implications, soulignant que la clé réside dans le processus politique.
Eitvydas Bajarūnas a renforcé ce propos en insistant sur le fait que la dissuasion repose sur des signaux coordonnés et prévisibles entre alliés, et non sur des mesures nationales improvisées. Il a pris pour exemple l’expérience de la Lituanie, montrant que des actions punitives prises sans alignement peuvent s’avérer inefficaces voire contre-productives. « Chaque fois que vous agissez, vous devez vous coordonner avec vos alliés. Il faut se concerter avec les voisins », a-t-il insisté, précisant que ces mesures punitives doivent être réfléchies en tenant compte des impacts économiques et sociaux, plutôt que précipitées pour des raisons politiques.
Greene et Bajarūnas ont conjointement rappelé que la Russie ne considère pas l’Europe comme extérieure au conflit déclenché par sa guerre totale contre l’Ukraine. De son point de vue, le continent européen constitue un théâtre légitime d’opérations, indépendamment du statut de neutralité des États concernés. « La Russie est en état de guerre avec l’Occident… c’est la même guerre du point de vue russe », a expliqué Greene. Cette perspective supprime tout espoir que la neutralité protège l’Irlande des interférences sur ses infrastructures, des cyberattaques ou des sondages maritimes.
Les experts ont également alerté sur le fait que l’approche actuelle de l’Irlande, qui consiste à traiter ces incidents comme des affaires techniques isolées ou criminelles, n’est plus viable. Greene a affirmé avec force : « Nous ne pouvons plus considérer cela comme un problème de maintien de l’ordre… ni comme une simple nuisance ». Selon lui, les opérations hybrides visent à miner la volonté politique et la résilience de la société, bien au-delà des seules infrastructures, et nécessitent par conséquent une réponse alliée coordonnée.
Le consensus du panel était net : l’Irlande devra accélérer ses mécanismes de réponse politique, harmoniser son message avec ses alliés et concevoir des mesures punitives crédibles et adaptées si elle souhaite dissuader toute nouvelle activité hostile. Dans le contexte sécuritaire actuel, la neutralité n’offre ni protection ni levier.