Dans un contexte de chaînes d’approvisionnement fragmentées, de guerre en Ukraine, de convergence entre la Russie et la Chine, ainsi que de tensions croissantes entre les États-Unis et la Chine, la coopération nucléaire civile entre l’Inde et la Russie constitue une stratégie essentielle. Elle permet à New Delhi de réduire sa dépendance vis-à-vis de l’Occident tout en assurant que Moscou reste un partenaire clé dans l’écosystème stratégique indien.
5 décembre 2025. Sur la scène internationale, les questions nucléaires ont pris une importance renouvelée. Après l’essai réussi par les États-Unis de la bombe thermonucléaire tactique B61-12 en août 2025, les déclarations du président Donald Trump évoquant des tests nucléaires présumés de la part de la Corée du Nord, du Pakistan, de la Russie et de la Chine ont justifié, aux yeux de nombreux observateurs, la reprise des essais américains après plus de trente ans de moratoire. Ces déclarations, remettant implicitement en question la conduite nucléaire pakistanaise, ravivent également le débat autour des capacités nucléaires indiennes.
Selon l’Institut international de recherches sur la paix de Stockholm (SIPRI), l’Inde et le Pakistan perfectionnent continuellement leurs systèmes de livraison nucléaire depuis 2023. Si la stratégie de dissuasion indienne était traditionnellement centrée sur le Pakistan, la Chine est devenue un facteur stratégique de plus en plus important ces dernières années.
Pourquoi la Russie est un partenaire clé pour l’Inde
Dans ce contexte, il est logique pour l’Inde de renforcer son arsenal et ses capacités nucléaires. Le pays entretient des partenariats nucléaires avec la France, le Canada, la Russie, le Royaume-Uni et les États-Unis. Néanmoins, la Russie demeure le partenaire nucléaire le plus ancien et le plus fiable de l’Inde. Moscou a soutenu New Delhi lors des essais nucléaires de 1974 et 1998, période durant laquelle la plupart des puissances occidentales imposaient des sanctions et restreignaient toute coopération.
Les tendances géopolitiques actuelles laissent entrevoir un renforcement de l’engagement nucléaire entre les deux pays. Lors d’une récente visite en Inde, le directeur général de Rosatom, la société nucléaire d’État russe, a indiqué que les deux parties explorent des joint-ventures pour le développement de petits réacteurs modulaires (Small Modular Reactors – SMRs) et l’augmentation de la production locale des composants nucléaires. Rosatom a souligné que cette coopération pourrait s’étendre à l’ensemble du cycle du combustible et renforcer ainsi le partenariat civil dans le domaine nucléaire.
La centrale nucléaire de Kudankulam, la plus grande de l’Inde, illustre parfaitement cette coopération, ayant été construite à l’aide de technologies russes. Les analystes anticipent que le 23e Sommet annuel Inde-Russie, prévu en décembre 2025, pourrait marquer une étape majeure dans l’approfondissement des liens bilatéraux en matière de nucléaire civil.
Fiabilité, responsabilité et autonomie stratégique
La Russie continue de fournir à l’Inde des réacteurs, des garanties d’approvisionnement en combustible, un soutien à la maintenance ainsi que des formations, ce qui fait de Moscou un partenaire plus fiable que d’autres. À noter qu’alors que la Russie a construit plusieurs réacteurs et s’est engagée à en construire davantage, les États-Unis n’ont pas érigé un seul réacteur en Inde depuis l’accord civil nucléaire de 2008. New Delhi privilégie les partenariats offrant des résultats concrets plutôt que des accords théoriques.
La loi indienne sur la responsabilité civile en matière nucléaire (Civil Liability for Nuclear Damage Act – CLNDA) attribue une part de responsabilité aux fournisseurs en cas d’accident. Cette mesure a dissuadé les sociétés américaines et françaises mais a été acceptée par la Russie, qui a ainsi pu mener à bien la construction de Kudankulam. Le gouvernement indien a par la suite annoncé son intention de modifier la CLNDA ainsi que la loi sur l’énergie atomique.
Alors que les États-Unis imposent des contrôles stricts à l’exportation limitant les transferts technologiques, la Russie a fourni à l’Inde à la fois technologie et appui au développement des capacités. De plus, Moscou a garanti un approvisionnement en combustible à long terme, sans conditions, contrairement aux États-Unis où l’approvisionnement reste soumis à des cadres légaux, des règles de non-prolifération et des réglementations comme la Hyde Act ou les règles du Nuclear Suppliers Group (NSG).
L’autonomie stratégique est une pierre angulaire de la politique étrangère indienne depuis longtemps. Dans le contexte actuel marqué par des chaînes d’approvisionnement perturbées, la guerre en Ukraine, la convergence Russie-Chine et les tensions croissantes entre Washington et Pékin, la coopération nucléaire avec la Russie permet à l’Inde de limiter sa dépendance vis-à-vis de l’Occident et de maintenir Moscou comme un acteur clef de son écosystème stratégique. Cette relation repose sur une interdépendance mutuelle renforcée par les sanctions et les incertitudes géopolitiques : la Russie a besoin de marchés d’exportation stables, l’Inde, d’une technologie et de chaînes d’approvisionnement fiables.
Un avenir plus clair attendu
Le sommet prévu à New Delhi entre le Premier ministre Narendra Modi et le président Vladimir Poutine devrait annoncer plusieurs avancées dans le cadre de la coopération civile nucléaire. Les discussions porteront probablement sur l’avancement des unités 3 à 6 de Kudankulam, les garanties d’approvisionnement en combustible, la gestion des déchets, le transfert de technologie, la localisation des composants, le développement des SMRs et de nouveaux projets de réacteurs. De nouveaux accords intergouvernementaux ou commerciaux pourraient être signés, faisant passer la coopération nucléaire d’un simple échange transactionnel à une véritable alliance stratégique de long terme. Ce sommet pourrait aussi ouvrir la voie à une collaboration énergétique plus large, incluant les énergies renouvelables, les systèmes hybrides et les technologies propres.
L’Inde espère ainsi obtenir une feuille de route claire pour sa coopération nucléaire civile — un cadre global dépassant le cadre de projets ponctuels. Cependant, des défis demeurent. Le conflit en Ukraine a retardé la livraison des systèmes de missile S-400 et bouleversé les flux énergétiques mondiaux, compliquant la logistique. Toutefois, des solutions comme les règlements en roupies-rubles et les systèmes de paiement alternatifs pourraient atténuer ces difficultés. New Delhi reste aussi prudente face à une dépendance excessive à la Russie, continuant à équilibrer ses relations avec d’autres partenaires clés afin de préserver son autonomie stratégique.