À l’heure où le président russe Vladimir Poutine arrive à New Delhi ce 4 décembre 2025 pour le 22e sommet annuel Inde-Russie, l’échec des négociations sécuritaires entre Washington et New Delhi plane sur les discussions. Un rapport détaillé révèle comment les contrôles américains stricts à l’exportation et la réticence à un transfert technologique poussent l’Inde à tourner le dos au F-35 pour envisager le Su-57 russe, une option offrant davantage d’autonomie industrielle et répondant aux exigences stratégiques de New Delhi.
La proposition américaine autour du F-35 Lightning II, le chasseur furtif multirôle de cinquième génération le plus avancé au monde, ne se limite pas à une simple vente d’avions. Pour le Pentagone et le Congrès, intégrer l’Inde dans le programme F-35 s’inscrit dans une stratégie globale visant à renforcer les alliances dans la région et contrer la flotte chinoise de J-20. Avec plus de 1 200 appareils livrés à 19 pays partenaires et un total de 800 000 heures de vol accumulées, le programme Lockheed Martin dépasse la simple transaction : il crée un écosystème industriel et logistique profondément intégré, où les coûts de maintenance annuels dépassent les 10 milliards de dollars.
Pour Washington, faire entrer l’Inde dans cette chaîne est un volet clé du contrepoids régional, d’autant que la flotte indienne a diminué à 31 escadrons actifs, loin des 42 prévus. Mais du côté indien, cette dépendance supposée soulève des inquiétudes majeures. Les négociateurs indiens ont posé une condition non négociable : pas d’acquisition de chasseurs de cinquième génération sans transfert technologique complet, accès aux codes sources et liberté d’intégrer des systèmes d’armes, capteurs et contre-mesures électroniques locaux. Or, l’architecture du F-35, régie par les réglementations strictes ITAR et le cadre des ventes militaires étrangères (FMS), ne permet aucun compromis sur ces points. Même des alliés proches comme Israël ou le Japon reçoivent des versions cloisonnées, avec un accès verrouillé aux codes sources.
Si des rumeurs persistantes évoquent l’existence d’un dispositif de « coupure à distance », elles ont été démenties par des experts et responsables américains, soulignant l’architecture distribuée de l’appareil qui exclut ce type de faille unique. La véritable crainte indienne est pragmatique : une vulnérabilité aux ruptures de la chaîne d’approvisionnement, comme celles rencontrées dans les compensations liées aux Rafale entre 2022 et 2024, ou des blocages soudains dans les mises à jour logicielles à cause de tensions géopolitiques, à l’image de l’arrêt temporaire de l’aide américaine à l’Ukraine en 2023.
Les responsables américains, limités par la loi interne et la gouvernance stricte du programme F-35, ont envoyé un message clair : une simplification des procédures pourrait faciliter certaines approbations, mais les « clés du coffre » — accès aux codes sources, algorithmes propriétaires, modifications non restreintes — restent inaccessibles. Cette posture a durci la position indienne, qui a fait savoir qu’aucun accord n’est envisageable sans transfert complet. Le blocage transforme ainsi le dossier F-35, initialement un facteur d’entente dans un cadre plus large incluant le gaz naturel liquéfié, le commerce agricole et les droits de douane réciproques, en un point de tension menaçant la coopération économique bilatérale.
Dans ce contexte figé, l’offre russe apparaît avec un timing idéal. Alors que Poutine rencontre Narendra Modi, plusieurs médias, indiens et russes, rapportent la disponibilité de Moscou à proposer la version export Su-57E avec des concessions répondant directement aux exigences de New Delhi. Contrairement au projet FGFA — un programme conjoint avorté en 2018 après des investissements préliminaires et des différends sur les coûts et la furtivité — la nouvelle proposition met l’accent sur un transfert technologique étendu, une production sous licence au sein de Hindustan Aeronautics Limited (HAL) à Nashik, et un objectif de plus de 60 % de contenu local.
HAL Nashik, déjà expérimenté avec la production sous licence de plus de 270 Su-30MKI depuis les années 2000, est bien placé pour cette transition. Une délégation russe en septembre 2025 a évalué que la capacité de HAL à assembler, intégrer moteurs et équipements avioniques est d’environ 50 %. Les domaines à consolider — composites avancés, matériaux absorbants radar, fusion de capteurs — pourraient être comblés par des investissements ciblés, avec une montée en puissance vers une production complète entre 2028 et 2030. Rosoboronexport a aussi évoqué l’intégration de systèmes indiens spécifiques : missiles air-air longue portée Astra Mk2/3, missiles anti-radiations Rudram pour la suppression des défenses ennemies, et radars AESA Uttam reposant sur la technologie Gallium Nitride (GaN). L’architecture ouverte du Su-57E, motorisé par un AL-41F1S amélioré avec une évolution vers l’Izdeliye 30 permettant le supercroisière, offre cette flexibilité, incluant l’adaptation des ordinateurs de mission et la fusion des capteurs développés en Inde tels que Virupaksha.
Ce n’est pas une simple manoeuvre commerciale, mais une bouée de sauvetage stratégique pour l’Indian Air Force (IAF), confrontée à un déficit d’escadrons aggravé par le retard de la montée en puissance des Tejas Mk2 et du programme Advanced Medium Combat Aircraft (AMCA). Une livraison initiale prête à l’emploi de 20 à 30 Su-57E pourrait répondre à ce besoin en 2 à 3 ans, tandis que la production sous licence garantirait une autonomie pérenne. Selon des sources de Rostec et United Aircraft Corporation, toutes les exigences techniques indiennes ont été acceptées, y compris l’accès au code source, une exception dans les contrats de cinquième génération. Côté financier, le coût unitaire du Su-57E est estimé entre 80 et 100 millions de dollars, concurrentiel face au prix de 82 millions du F-35A, et appuyé par la volonté russe d’offrir des compensations via des coentreprises.
Le sous-texte géopolitique est clair. Face à un déploiement massif de plus de 200 J-20 chinois en 2025 et aux ambitions pakistanaises avec des prototypes KAAN turcs, le déficit indien en capacité furtive est criant. L’offre russe, qui fait suite au contrat de 5,4 milliards de dollars pour le système de défense S-400 et au récent pacte logistique RELOS, conforte Moscou en facilitateur de l’autonomie stratégique indienne. Elle contourne aussi les sanctions américaines telles que CAATSA, un obstacle qui avait freiné précédemment quelques accords, en présentant le Su-57E comme un pont vers le co-développement du AMCA, ce qui pourrait accélérer la réalisation du chasseur indigène de cinquième génération prévue initialement vers 2035.