Dans une avancée majeure pour l’ambition de l’Inde à disposer de capacités autonomes de lancement de charges lourdes, Dmitry Bakanov, directeur général de Roscosmos, a annoncé la signature imminente d’un contrat historique portant sur la production sous licence de moteurs-fusées avancés en Inde. Lors d’une interview exclusive, Bakanov a souligné le renforcement du partenariat spatial entre les deux pays : « L’Inde est notre grand partenaire dans l’espace, et nous devons prochainement collaborer sur les moteurs. Nous allons signer un contrat sur ce programme. Nous fournirons certains moteurs à l’Inde qui en assurera la production sous licence. »
Ce projet, qualifié de « bonne nouvelle pour la coopération » dans une récente interview, ne se limite pas aux moteurs : il englobe également les missions habitées, la formation d’astronautes et des contributions aux stations orbitales. Bakanov a insisté sur l’avantage technologique russe, décrivant cet accord comme « mutuellement bénéfique » et prêt à être officialisé très prochainement, possiblement lors du Sommet annuel Inde-Russie prévu les 4 et 5 décembre 2025. Pour l’Inde, cet accord constitue un tournant stratégique vers la production indigène, accélérant les efforts de l’Organisation indienne de recherche spatiale (ISRO) pour ses lanceurs de nouvelle génération, en réponse aux perturbations des chaînes d’approvisionnement mondiales.
Au cœur de cet accord se trouve le RD-191M, un moteur-fusée semi-cryogénique conçu par NPO Energomash, réputé pour son système de propulsion au kérosène et oxygène liquide. Dérivé de la famille éprouvée RD-170, à l’origine du lanceur soviétique Energia, le RD-191M développe une poussée impressionnante au niveau de la mer de 1 976 kN (environ 444 000 lbf), avec des capacités testées jusqu’à 110 % des niveaux nominaux lors d’essais en 2016. Ce moteur est destiné aux applications lourdes telles que le lanceur Angara-A5M, et son architecture à chambre unique garantit une efficacité optimale grâce à son cycle de combustion en plusieurs étapes, avec un impulsion spécifique d’environ 311 secondes au niveau de la mer.
Pour l’ISRO, le RD-191M représente un véritable atout. Le moteur cryogénique de série CE-20, développé en Inde et qui propulse le Geosynchronous Satellite Launch Vehicle Mark III (GSLV Mk III), ne génère qu’une poussée de 186,5 kN dans le vide, soit environ 42 000 lbf, soit plus de dix fois moins que le moteur russe. Cette puissance accrue permettra de transporter des charges utiles jusqu’à 6 tonnes vers l’orbite de transfert géostationnaire, un gain crucial pour le LVM3 de l’ISRO et le futur Next Generation Launch Vehicle (NGLV). L’intégration de cette technologie éprouvée pourrait considérablement réduire les délais de développement du premier étage semi-cryogénique de l’ISRO, facilitant l’évolution vers des capacités super lourdes sans sacrifier la fiabilité.
Le design du RD-191M s’inscrit également en synergie avec le moteur indigène SE-2000 (anciennement SCE-200), un projet de moteur semi-cryogénique de 2 000 kN développé au Centre des Systèmes de Propulsion Liquide (LPSC) de Thiruvananthapuram. Utilisant une combustion en cycle oxydant riche du kérosène RP-1 et de l’oxygène liquide, le SE-2000 partage de nombreuses caractéristiques avec le RD-191, notamment une pression de chambre élevée d’environ 180 bars et une impulsion spécifique optimisée pour le vide dépassant les 335 secondes. Les récents succès, dont un essai complet du système d’alimentation (Power Head Test Article) en mai 2025, attestent de la maturité du projet, mais la collaboration russe pourrait fournir un soutien précieux en transfert de technologies et savoir-faire industriel, notamment sur les turbopompes et pré-brûleurs, souvent point faible des moteurs à forte poussée.
Ce prochain accord rappelle un épisode tumultueux dans l’histoire de la coopération spatiale indo-russe. À la fin des années 1980, sous la direction de Mikhaïl Gorbatchev, la société soviétique Glavkosmos avait conclu un contrat de 120 millions de dollars pour la fourniture de deux moteurs cryogéniques (KVD-1, similaire au RD-56) ainsi qu’un transfert complet de technologie pour soutenir le programme GSLV de l’ISRO. Cependant, sous pression américaine, invoquant la Convention sur le contrôle de la technologie des missiles (MTCR) à laquelle aucun des deux pays n’appartenait alors, la Russie dut renoncer à cet accord en 1993. Cette crise, surnommée le « scandale cryogénique », déboucha sur des sanctions et un compromis de livraison de sept moteurs standards sans transfert technologique. Cet épisode a poussé l’ISRO à développer son propre moteur CE-20, aujourd’hui une technologie éprouvée malgré des revers comme l’échec en 2010 du GSLV-D3 causé par des problèmes de turbopompe.
Trente ans plus tard, la donne a changé. Le RD-191M, dont la qualification complète a été finalisée fin 2023, représente un moteur dont la technologie est issue des années 2000 et qui a bénéficié de nombreuses améliorations. Malgré les sanctions occidentales imposées à la Russie après le conflit en Ukraine de 2022, Roscosmos continue d’assumer son engagement envers ses partenaires stratégiques, notamment l’Inde. Le président de l’ISRO, S. Somanath, avait déjà évoqué en 2023 une offre antérieure concernant le RD-191, soulignant que son carburant au kérosène écologique correspond parfaitement aux objectifs semi-cryogéniques de l’Inde, un programme approuvé dès 2009 pour un budget de 1 798 crores de roupies.
Au-delà du moteur, cet accord ouvre la voie à une coopération plus large. Il s’appuie sur le protocole d’accord signé en 2015 entre l’ISRO et Roscosmos sur les vols spatiaux habités, incluant la formation des cosmonautes indiens au centre Yuri Gagarin. Alors que l’Inde envisage des véhicules de lancement réutilisables (RLV) et des versions réutilisables du NGLV, la production sous licence du RD-191M pourrait s’intégrer dans des configurations à boosters multiples, rappelant le dispositif à quatre moteurs du RD-170 sur Energia. D’un point de vue économique, cette coopération promet la création d’emplois via la production locale – potentiellement dans des installations comme Kerala Hi-Tech Industries Limited (KELTEC) – et ouvre des perspectives d’exportation, comme l’intérêt manifesté récemment par le Brésil pour des technologies similaires.