La politique étrangère actuelle des États-Unis, marquée par le style personnel, instable et transactionnel du président Donald Trump, rend difficile l’identification claire de ses orientations stratégiques. Pourtant, près d’un an après les élections, les contours de cette nouvelle grande stratégie américaine commencent à se dessiner. Alors que les dirigeants européens étaient conscients que l’Amérique se concentrerait de plus en plus sur d’autres régions, la réorganisation des priorités s’avère plus radicale que prévu. Aujourd’hui, l’Europe figure en quatrième position des priorités stratégiques américaines, derrière l’hémisphère occidental, l’Indo-Pacifique et le Moyen-Orient.
Il n’est pas en soi surprenant que l’Europe perde de son importance dans la réflexion stratégique américaine. Historiquement, la grande stratégie des États-Unis a toujours été largement eurocentrée, centrée sur les équilibres de pouvoir en Europe. Mais depuis le début du XXIe siècle, la baisse du risque d’hégémonie sur le continent et l’émergence de nouveaux centres géopolitiques ont conduit Washington à privilégier d’autres régions. Si George W. Bush a concentré son attention sur le Moyen-Orient, tous ses successeurs ont annoncé des politiques, parfois partiellement mises en œuvre, de rééquilibrage vers l’Asie.
Cette tendance structurelle s’accompagne de changements démographiques aux États-Unis : la génération de la Guerre froide, attachée à l’Alliance transatlantique, prend sa retraite, laissant place à une génération plus jeune, diverse et moins instinctivement favorable à l’Europe. Ajoutons à cela la profonde hostilité de Trump envers l’OTAN et l’Union européenne : nul ne s’attendait à un revirement en faveur de l’Europe durant son deuxième mandat.
Cependant, ce qui surprend, c’est à quel point l’Europe a été reléguée au second plan. Alors que pour tous les présidents post-Guerre froide, l’Europe restait un acteur clé, bien que secondaire, des stratégies américaines, et malgré la perception d’une Europe comme un marché important pour les industries de défense américaines, ainsi qu’une zone où des alliés pouvaient renforcer la puissance américaine dans d’autres régions, Trump semble considérer l’Europe comme de plus en plus irr relevante voire hostile. Il refuse l’idée que la sécurité européenne constitue un intérêt national fondamental des États-Unis, rompant ainsi avec des décennies de doctrine stratégique.
Depuis sa première campagne, Trump a semé le doute quant à son engagement envers l’article 5 de l’OTAN, conditionnant souvent la protection américaine à des exigences politiques comme une augmentation significative des dépenses militaires des alliés. Par exemple, en mars 2025, il déclarait sans ambiguïté : « Si [les alliés] ne paient pas, je ne les défendrai pas. Non, je ne les défendrai pas. » Quelques mois plus tard, son ambivalence était manifeste : « Cela dépend de votre définition de l’article 5… Mais je suis engagé à être leur ami. »
Il est vrai que Trump a parfois tenu des propos plus favorables envers l’engagement américain dans l’OTAN. Lors d’une rencontre avec le président ukrainien en février, il s’est engagé publiquement à défendre notamment la Pologne et les pays baltes. Au sommet de l’OTAN à La Haye, après un accord sur une hausse des dépenses de défense des alliés à 5 % du PIB, il affirmait : « Nous les soutenons totalement. »
Cependant, son administration a également réduit l’aide sécuritaire aux pays frontaliers avec la Russie et s’est abstenue de critiquer Moscou lors d’intrusions russes dans l’espace aérien polonais en septembre. Trump a parfois présenté l’OTAN comme un tiers extérieur, semblant oublier l’appartenance des États-Unis à l’Alliance, comme en témoigne la rédaction d’un projet de plan de paix entre Russie et Ukraine où les États-Unis sont censés jouer le rôle de médiateur entre la Russie et l’OTAN.
Au fond, Trump considère que la guerre en Ukraine est peu pertinente pour les intérêts américains, arguant que « nous avons un grand océan entre nous » et que ce conflit « ne concerne pas les États-Unis, sauf si cela dégénère en guerre mondiale ». Cette vision néglige pourtant l’interdépendance des sécurités ukrainienne et européenne, notamment parce que les ambitions de la Russie visent à désintégrer l’ordre sécuritaire européen dans son ensemble, et que toute attaque conventionnelle majeure contre un pays de l’OTAN reste improbable tant que la guerre en Ukraine se poursuit.
Ces orientations se traduiront probablement par des ajustements stratégiques. Selon des informations récentes, la future National Security Strategy et National Defense Strategy privilégieront les menaces dans l’hémisphère occidental et celles liées à la Chine, tout en minimisant le rôle américain en Europe. Le Pentagone s’apprête à annoncer un retrait de forces et de capacités sur le vieux continent, avec notamment l’abandon d’une brigade en Roumanie. Même si cela est fait en coordination avec les alliés européens – ce qui reste incertain –, la crédibilité de la dissuasion américaine étendue est de plus en plus remise en question. Dans le même temps, l’engagement américain au Moyen-Orient demeure fort, allant des négociations de cessez-le-feu entre Israël et Gaza à un pacte de sécurité avec le Qatar, en passant par des frappes sur des installations nucléaires iraniennes et des discussions avec l’Arabie saoudite.
Les dirigeants européens ne doivent cependant pas se méprendre : les signaux positifs occasionnels sur le dossier ukrainien restent des exceptions momentanées. Trump n’a pas encore abandonné Kiev, mais son principal moteur semble être un désir de conclure un accord de paix à tout prix, dans une volonté personnelle de reconnaissance plutôt qu’une réelle préoccupation pour la sécurité européenne ou ukrainienne.
Sa politique envers l’Ukraine est marquée par une extrême erraticité : accusations variables contre l’Ukraine et la Russie concernant l’origine du conflit, suspension puis reprise de l’aide militaire, alternance entre menaces de sanctions et allégements tarifaires, hésitations sur la fourniture d’armes, et écho fréquent à la propagande russe. Malgré des sanctions récentes contre des compagnies pétrolières russes, l’administration semble dans une forme de recul, avec des fuites concernant un plan de paix de 28 points rédigé en concertation avec Moscou, qui remet en cause la souveraineté ukrainienne en cédant des territoires et en limitant le soutien occidental.
Trois facteurs expliquent cette relégation de l’Europe dans la grande stratégie américaine
Au-delà des tendances structurelles, trois facteurs récents et combinés expliquent ce déclassement. Premièrement, la « tournure hémisphérique » de la politique étrangère américaine, avec un accent inédit sur l’hémisphère occidental : déploiements de troupes à la frontière sud, renforcement de la posture militaire dans les Caraïbes, pressions pour un changement de régime au Venezuela. Cette mutation fondamentale a exacerbé la logique de compétition des ressources, perçue en termes de somme nulle par les décideurs américains.
Cette focalisation sur l’Amérique latine, associée à un désir de normaliser les relations avec la Russie et à des doutes sur la volonté américaine de défendre Taïwan, indique aussi une certaine acceptation du concept de « sphères d’influence », envisageant une Europe partiellement sous influence russe. Par ailleurs, les ambitions américaines concernant le Groenland défient directement la souveraineté d’un territoire européen autonome.
Deuxièmement, contrairement aux administrations précédentes, celle de Trump ne considère plus l’Europe comme un levier à exploiter dans d’autres régions ou enjeux. Sur la Chine, il n’y a aucune volonté de former un front uni occidental avec l’Europe. Washington privilégie une approche bilatérale et une relation G2 (États-Unis-Chine), traitant les régions européenne et indo-pacifique comme distinctes, sans coordination approfondie, alors que les intérêts sont pourtant interdépendants. La politique chinoise de Trump est instable, oscillant entre menaces d’une guerre commerciale totale et volonté d’accords majeurs, tout en envoyant des signaux ambigus sur la défense de Taïwan. Cette ambivalence contraste avec la montée en puissance d’une vision européenne plus ferme envers Pékin, dû notamment au soutien chinois à la Russie dans sa guerre contre l’Ukraine.
Sur le Moyen-Orient, les divisions européennes ont réduit leur influence dans la guerre Israël-Gaza et les négociations de cessez-le-feu. La défiance de Trump envers la gouvernance mondiale, notamment sur le climat et via les organisations internationales comme l’ONU ou l’OMC, a aussi limité la valeur que les Européens pouvaient offrir aux États-Unis dans ces forums multilatéraux.
Troisièmement, l’écart idéologique entre le mouvement MAGA (Make America Great Again) et la politique européenne s’accentue. L’administration américaine suit une orientation autoritaire de plus en plus affirmée au plan intérieur et tend à l’exporter, tandis que le mouvement MAGA radicalise son discours. De la sympathie affichée envers des partis d’extrême droite européens, comme l’Alternative für Deutschland, à la stimulation de conflits culturels sur l’immigration, en passant par des accusations de restrictions à la liberté d’expression dans des pays comme l’Allemagne ou le Royaume-Uni, Washington s’ingère davantage dans la politique interne européenne.
Le discours prononcé par le vice-président JD Vance lors de la conférence de Munich en février est emblématique : « La menace qui me préoccupe le plus concernant l’Europe n’est ni la Russie, ni la Chine… mais la menace intérieure : le recul de l’Europe par rapport à ses valeurs fondamentales. » La rhétorique sur des affinités civilisationnelles américano-européennes masque mal la volonté de redéfinir la communauté transatlantique sur des bases ethniques et religieuses spécifiques, au détriment du pluralisme et des principes des Lumières. Là où auparavant les valeurs étaient un ciment des relations transatlantiques, elles deviennent désormais un facteur de division.
Face à cette réalité, l’Europe doit revoir sa stratégie
Les Européens doivent abandonner l’illusion d’un engagement américain durable et conséquent en matière de sécurité européenne. Ils doivent accepter de relever seuls leurs défis sécuritaires, qu’il s’agisse du soutien à l’Ukraine ou de la dissuasion de la Russie.
Concernant l’Ukraine, l’Union européenne gagnerait à passer d’une posture réactive à une stratégie proactive. Il est crucial que l’UE décide lors du prochain Conseil européen d’utiliser les avoirs russes gelés pour combler les besoins financiers ukrainiens. Une coalition volontaire européenne devrait formuler ses propres propositions sur les garanties de sécurité, avec ou sans l’appui américain. Par ailleurs, un renforcement militaire européen est indispensable, y compris par la mise à disposition de systèmes d’armes américains, même si cela affaiblit momentanément les capacités nationales.
Sur le plan de la défense européenne globale, il faudra remplacer en grande partie les troupes et capacités conventionnelles américaines. Cet effort nécessite des dépenses de défense beaucoup plus élevées, un engagement pris par les alliés de l’OTAN lors du dernier sommet, excepté l’Espagne. Cependant, plusieurs grandes nations européennes peineront à respecter ces engagements confrontées à des contraintes budgétaires fortes. L’Union européenne doit alors mobiliser son prochain budget pour financer efficacement les initiatives européennes prometteuses en matière de défense, notamment celles encourageant le développement et l’acquisition conjoints d’équipements militaires.
Une réforme en profondeur du système industriel de défense européen est également indispensable. Fragmenté par des frontières nationales, ce secteur est caractérisé par des commandes principalement domestiques ou américaines, entraînant des duplications coûteuses, des capacités de production limitées, des problèmes d’interopérabilité entre les armées et des dépendances risquées vis-à-vis de fournisseurs tiers.
Pour progresser, les principaux pays européens – Allemagne, France et Royaume-Uni – devront faire preuve d’une forte coopération politique et industrielle, en dépassant les querelles internes, comme celle entre entreprises allemandes et françaises sur le projet phare du Système de combat aérien du futur (SCAF). Les incitations financières européennes en faveur de la coopération sur les objectifs capacitaires de l’OTAN pourraient favoriser cette dynamique. Par ailleurs, la création d’un marché unique européen de la défense, avec des normes obligatoires, des règles anti-protectionnistes et une harmonisation des exportations, est une étape clé pour lever les obstacles industriels.
Enfin, il revient aux Européens d’assumer le leadership institutionnel de l’OTAN, traditionnellement exercé par Washington. Ils doivent développer une « voie européenne de la guerre », adapter les plans régionaux de l’Alliance pour que l’Europe (et le Canada) assurent la majeure partie des engagements militaires, et élaborer de nouveaux concepts de dissuasion et défense. De nouveaux modes de gouvernance de la défense et une « européanisation » de la structure de commandement de l’OTAN sont également nécessaires pour compenser la moindre implication américaine.
Les Européens doivent rompre avec le mythe que leurs efforts de réarmement accélèrent un retrait américain. L’administration actuelle ne sera pas influencée par des signes de faiblesse : il est temps que l’Europe prenne pleinement en main son avenir sécuritaire.
Leonard A. Schuette, Ph.D., est chercheur en sécurité internationale au Belfer Center de la Harvard Kennedy School et chercheur invité au German Marshall Fund. Il est spécialiste de la sécurité européenne, de la grande stratégie américaine et de la politique de défense allemande.