Article de 1468 mots ⏱️ 7 min de lecture

En 2023, Tim Sweijs a publié un article dans lequel il soutenait que les puissances moyennes jouent un rôle aussi crucial que les grandes puissances dans la construction de la géopolitique et la détermination de l’avenir de la stabilité internationale. Deux ans plus tard, nous l’avons invité à réexaminer son argumentaire.

Dans votre article de 2023, vous affirmiez que les États-Unis n’avaient pas encore démontré leur capacité à fonctionner efficacement dans une réalité où les puissances moyennes jouent un rôle central dans l’ordre international. Que montrent les deux dernières années quant à la volonté et à la capacité américaine d’interagir avec ces puissances moyennes pour ses avantages stratégiques ?

Les États-Unis ont manifesté leur détermination à affirmer leur influence dans leurs relations avec les puissances moyennes à travers le monde. Sous l’administration Trump, un ensemble de politiques, parfois proches de la coercition dans les domaines politique, économique et militaire, ont replacé les intérêts américains au cœur de la scène internationale. Toujours en quête d’une posture de négociation fondée sur la force, cette approche parfois musclée s’est ponctuée de concessions destinées à renforcer les alliances.

En Europe, les États-Unis ont contraint plusieurs gouvernements à augmenter substantiellement leurs dépenses militaires tout en imposant des tarifs commerciaux unilatéraux de 15 % sur les produits européens. Ils ont également réussi à convaincre certains pays européens de la moyenne puissance de participer à l’initiative américaine dite de la « Prioritized Ukraine Requirements List », destinée à financer la livraison d’équipements militaires américains à l’Ukraine.

Par ailleurs, la Suède et la Finlande ont rejoint l’alliance transatlantique dirigée par les États-Unis. En Amérique latine, l’administration Trump a mené des actions coercitives contre les cartels de drogue et s’est lancée dans une campagne ciblée contre le régime de Nicolás Maduro au Venezuela. Dans la région indo-pacifique, elle a favorisé les intérêts économiques américains et renforcé ses liens avec des alliés clés comme le Japon et la Corée du Sud, tout en créant des tensions commerciales avec l’Inde. Au Moyen-Orient, les États-Unis ont exercé des pressions sur Israël pour accepter un cessez-le-feu, jouant le rôle de médiateur entre Israël, le Hamas et une coalition d’États arabes. Au total, à court terme, Washington a réaffirmé sa position dominante par une politique de fermeté qui a conduit les puissances moyennes alliées à suivre la ligne américaine.

Quels sont les exemples les plus marquants des deux dernières années où l’activisme accru des puissances moyennes a contribué à la fois à la stabilisation ou à la déstabilisation du système international ?

Malgré le retour en force de la compétition entre grandes puissances, l’impact des puissances moyennes sur les affaires internationales a été considérable dans divers domaines. Les efforts occidentaux pour empêcher la Russie de poursuivre son offensive contre l’Ukraine ont échoué lorsque des pays comme le Brésil, l’Afrique du Sud, l’Inde et l’Indonésie ont maintenu leurs échanges commerciaux avec la Russie.

Certaines puissances moyennes, telles que la Corée du Nord et l’Iran, sans changer l’équilibre stratégique en Ukraine, ont apporté des contributions militaires décisives : l’Iran a notamment exporté sa technologie de drones Shahed, utilisée par la Russie lors d’attaques massives contre l’Ukraine, tandis que la Corée du Nord aurait même engagé des soldats dans le conflit.

Mais ces puissances ont aussi joué un rôle clé dans la sécurité régionale. En Europe, l’Allemagne, les Pays-Bas et la Pologne ont apporté un soutien indispensable à la résistance ukrainienne. Dans la région indo-pacifique, l’Australie et le Japon ont collaboré étroitement avec les États-Unis et dans d’autres cadres pour renforcer la stabilité du système international. Au Moyen-Orient, le Qatar s’est distingué dans les efforts de médiation entre Israël et le Hamas.

Certaines puissances moyennes ont également démontré une capacité militaire significative. Israël, soutenu par un important appui financier et matériel américain, a modifié l’équilibre militaire régional en affaiblissant fortement la puissance combattante du Hamas, bien que cette campagne ait entraîné de lourdes pertes civiles et une condamnation internationale. Israël a ensuite éliminé les restes de l’armée syrienne après la chute de Bachar al-Assad, décapité le Hezbollah en neutralisant son chef Hassan Nasrallah et détruit la direction intermédiaire du mouvement grâce à des attaques ciblées, ce qui a considérablement réduit la menace iranienne immédiate à son encontre.

Sur le plan technologique, dans le paradigme émergent dominé par l’intelligence artificielle, l’Arabie Saoudite et les Émirats arabes unis ont investi massivement, s’affirmant comme des acteurs majeurs de ce nouveau champ stratégique.

De manière générale, ces exemples démontrent que les puissances moyennes sont des forces déterminantes dans l’équilibre et la dynamique géopolitique contemporains.

Dans la partie intitulée « Ne pas surprioriser les régions », vous mettez en garde contre le risque que la stratégie américaine « Pivot vers l’Asie » laisse d’autres zones stratégiques, notamment l’Amérique latine et l’Afrique, vulnérables à l’influence adverse. Quelles seraient vos recommandations actualisées quant à la priorité à accorder à la présence et aux ressources américaines selon les régions ? Y a-t-il une région particulièrement négligée selon vous ?

Les États-Unis sont en train de réajuster leur stratégie globale, accordant une attention accrue à la défense hémisphérique parallèlement à la priorité donnée à la région indo-pacifique. Dans le cadre de la compétition sino-américaine pour le leadership technologique, ignorer l’Afrique serait une erreur critique.

En effet, le continent africain regorge de minéraux stratégiques essentiels à la production de composants clés comme les semi-conducteurs, les serveurs et les batteries, éléments indispensables à la transition énergétique et technologique. Par ailleurs, avec une démographie robuste, l’Afrique est promise à un essor économique important dans les décennies à venir. La généralisation des énergies renouvelables, qui deviendront de plus en plus économiques, place une grande partie de l’Afrique dans les « latitudes heureuses » du XXIe siècle.

De plus, en tant qu’Européen, je conseille à l’administration américaine de ne pas sous-estimer l’Europe. Ce continent prospère, avec l’Union européenne, exerce un poids économique considérable. Malgré ses différences politiques et culturelles avec les États-Unis, l’Europe dispose d’un pouvoir latent notable qui sera crucial en cas de conflit prolongé entre Washington et Pékin.

L’Europe pourrait jouer un rôle clé notamment en contenant la Russie sur le front occidental. Il ne faut pas oublier que le président chinois Xi Jinping a lui-même souligné que la Chine ne peut se permettre de perdre le soutien de la Russie dans ce conflit.

Enfin, avec le recul, que changeriez-vous dans votre argument initial ?

J’ai peut-être sous-estimé l’impact de l’attitude plus affirmée des États-Unis sous Trump sur le comportement des puissances moyennes, dont nombre ont finalement suivi les exigences américaines. Néanmoins, les effets à long terme restent incertains.

Durant une longue période, l’hégémonie américaine reposait sur la coopération volontaire des alliés, dont les dirigeants non seulement acceptaient la suprématie des États-Unis mais partageaient aussi leurs valeurs culturelles, sociales, économiques et politiques. Il est désormais clair que ce consensus est rompu. Nous sommes revenus à une ère où, comme le disait Thucydide, les forts font ce qu’ils veulent et les faibles souffrent ce qu’ils doivent.

Historiquement, les petites et moyennes puissances réagissent à cette réalité en se réorientant, s’alignant autrement et résistant à la coercition. Ce fut le cas d’Athènes à la fin de la Ligue de Délos, puis du bloc soviétique lors de sa dissolution. Nous observons déjà de telles tendances dans le paysage géopolitique actuel.

***

Tim Sweijs, Ph.D., est directeur de la recherche au Centre d’études stratégiques de La Haye, où il a récemment lancé un nouveau programme pour l’étude des guerres futures. Ses travaux pluridisciplinaires couvrent les sciences politiques, les études stratégiques et la science de la guerre. Il est auteur de nombreux ouvrages et articles portant sur la coercition interétatique, la guerre, les normes internationales, les alliances, la planification de la défense, ainsi que le développement des stratégies et capacités militaires.