Une opportunité manquée pour renforcer l’autonomie de l’Inde dans les combats aériens à courte portée : une entreprise privée expérimentée, déjà impliquée dans plusieurs collaborations avec le DRDO, a proposé de développer un missile air-air (AAM) guidé par infrarouge à imagerie (IIR) doté d’une portée de 25 km.
Conçu pour réduire la dépendance de l’Armée de l’air indienne (IAF) aux systèmes IIR importés dans le cadre d’opérations de lutte anti-drones, ce projet exploitait des technologies internes à la société, avec une vocation duale d’utilisation sur plateformes aériennes sans pilote MALE/HALE et sur chasseurs pilotés. Cependant, selon nos informations, le projet n’a suscité que peu d’intérêt chez les planificateurs de l’IAF, qui privilégient la production locale du missile ASRAAM à plus longue portée, malgré un coût potentiel réduit de 50 à 60 % pour l’alternative indigène.
Ce cas illustre les tensions au sein de la politique indienne d’indigénisation de la défense : sous la bannière Atmanirbhar Bharat, les priorités d’achat préfèrent souvent des conceptions étrangères éprouvées à des innovations privées balbutiantes, laissant de côté des options efficaces et économiques. Alors que la menace drone s’intensifie – des incursions pakistanaises aux essaims chinois – ce refus soulève la question du juste équilibre entre coût et capacité dans l’arsenal de l’IAF.
L’entreprise privée, dont le nom reste confidentiel, est réputée pour ses co-développements avec le DRDO sur des munitions traînantes et des kits de guidage de précision. Elle a présenté à l’IAF mi-2025 un plan complet de développement clé en main. S’appuyant sur une technologie propriétaire de seeker IIR, perfectionnée lors de précédents contrats d’intégration sur drones, le missile léger a été pensé pour des engagements au-delà de la portée visuelle (BVR) contre des drones furtifs et à faible signature radar. Pesant moins de 100 kg et doté d’une autonomie « tire et oublie », il cible les signatures thermiques pour intercepter efficacement dans des environnements électromagnétiques saturés.
La polyvalence constituait le cœur de la proposition. Sur des plateformes MALE comme le DRDO Ghatak ou le HAL Tapas, ainsi que des systèmes HALE comme les améliorations du Rustom-2, ce missile devait opérer comme un « chasseur de drones » dédié, étendant la « chaîne de destruction à distance » jusqu’à 25 km sans compromettre la charge utile. Les avions de chasse de l’IAF – Tejas Mk1A, Su-30MKI et futur AMCA – pouvaient l’intégrer via des pylônes standards, offrant un complément bon marché aux variantes radar-guidées Astra lors des phases terminales contre des menaces agiles.
Selon des sources internes à l’entreprise, le prototypage aurait pu commencer sous 18 mois, avec des essais en vol envisagés pour 2027, à un coût unitaire estimé entre 2 et 3 crores de roupies (240 000 à 360 000 dollars) – soit une fraction du prix des missiles IIR importés comme le MBDA Mistral ou le Rafael Python-5, qui atteignent 5 à 7 crores. « Ce n’est pas qu’un missile, c’est un facilitateur d’écosystème qui utilise notre technologie peaufinée avec le DRDO pour combler la lacune anti-drone à moindre coût », confiait un cadre, soulignant un contenu local de 80 % dès le départ.
Malgré cette adéquation avec la politique de production de défense de 2020 encourageant la R&D privée, la proposition a buté. Les évaluateurs de l’IAF ont jugé la portée de 25 km « marginale » face à l’évolution des menaces et préfèrent accélérer la production locale de l’ASRAAM. Ce missile britannique de MBDA, doté d’une portée de 50 km et d’un seeker IIR avancé résistant aux contre-mesures, est destiné à être intégré sur les Tejas et Mirage-2000 suite à une commande de plus de 200 unités en 2023, d’un montant de 6 000 crores.
Le problème ? L’assemblage local de l’ASRAAM, confié à Bharat Dynamics Limited (BDL) dans le cadre d’un transfert de technologie, est encore embryonnaire, freiné par des obstacles en matière de transfert technologique et de négociations offset. Avec un coût unitaire projeté à 4-5 crores après localisation, le missile local reste 50-60 % plus cher que l’offre privée, mais les dirigeants militaires privilégient son expérience « éprouvée au combat », de la guerre des Malouines aux opérations récentes en Ukraine. « Nous ne réinventons pas la roue quand l’ASRAAM offre deux fois plus de performance », aurait déclaré un officier supérieur lors de revues internes, reflétant une réticence générale à financer des projets privés non validés en pleine pénurie de capacités.
Ce cas n’est pas isolé. En 2024, des offres privées de munitions traînantes ont également été écartées au profit d’importations israéliennes de Harop. Les critiques dénoncent cette dépendance prolongée aux importations : sur les plus de 1 000 missiles air-air détenus par l’IAF, seulement 20 % sont fabriqués en Inde, selon le dernier rapport de la Cour des Comptes (CAG) de 2025.
Ce rejet souligne un dilemme stratégique : alors que les drones dominent les affrontements modernes – à l’image des duels aériens en mai 2025 entre l’Inde et le Pakistan – l’IAF risque de payer le prix fort pour des solutions premium tout en écartant des options modulables et économiques. Le missile proposé, avec sa spécialisation dans la lutte contre les UCAV, aurait pu équiper des flottes indigènes comme les MQ-9B Predator Guardian (16 unités en cours d’acquisition aux États-Unis), créant un filet de défense anti-essaim à un coût bien moindre que la montée en puissance de l’ASRAAM.
Le pari de l’IAF sur l’ASRAAM promet une efficacité à court terme, mais rejeter un missile IIR indigène 50-60 % moins cher – taillé pour faire face à l’explosion des drones – freine l’élan d’Atmanirbhar Bharat. Comme l’a rappelé le ministre de la Défense Rajnath Singh lors de DefExpo 2025, « l’ingéniosité privée doit porter nos ailes ». L’IAF saura-t-elle réévaluer sa position ou le souci de portée l’emportera-t-il sur la prudence budgétaire ? Dans un ciel sud-asiatique aux enjeux élevés, cette décision pourrait faire basculer l’équilibre de la dissuasion. Pour l’instant, le projet d’un pionnier privé reste cloué au sol – un avertissement dans la quête d’une souveraineté aérienne réelle.