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La ville polonaise de Przemyśl, avec sa majestueuse gare datant de l’époque austro-hongroise du XIXe siècle, reste aujourd’hui l’une des principales portes d’entrée vers l’Ukraine ravagée par la guerre. Je fréquente régulièrement cette cité en me rendant en Ukraine, sans jamais manquer de visiter la statue du bon soldat Švejk, héros littéraire connu pour son humour et sa résilience. Il y a plus de cent ans, lors des premiers mois de la Première Guerre mondiale, cette ville multinationaliste située à l’extrémité nord-est de l’Empire austro-hongrois devint le théâtre d’une lutte militaire intense sur le front de l’Est, notamment le siège le plus vaste et le plus sanglant du conflit. Elle illustre les avantages et les limites d’une défense statique obstinée — approche habituelle des forces réduites — et démontre que la contingence demeure le juge ultime de son efficacité. Cette expérience offre une leçon précieuse pour le combat actuel en Ukraine.

Przemyśl constituait la principale forteresse défensive orientale de l’Empire austro-hongrois, avec une mission claire. En cas d’hostilités avec la Russie, elle devait protéger les cols des Carpates, par où une invasion russe aurait pu s’engouffrer dans les plaines hongroises, menacer Budapest et ainsi éliminer la Double Monarchie du conflit. Le plan reposait sur une évidence : face à une Russie disposant d’une supériorité en hommes et en matériel, une progression rapide des lignes austro-hongroises était probable. Dans ce scénario, Przemyśl devait servir de rempart, immobilisant d’importantes forces russes et accordant du temps à l’Autriche-Hongrie.

Globalement, ce plan fonctionna lors du premier siège, du 16 septembre au 11 octobre 1914. La défense acharnée d’une garnison hétéroclite composée de réservistes d’âge moyen issus de toutes les régions de l’Empire — Autrichiens, Hongrois, Roumains, Croates, Serbes, Slovaques, Tchèques, Italiens, Polonais et Ukrainiens — empêcha l’effondrement de la puissance militaire austro-hongroise à l’Est. Comme le souligne Alexander Watson dans son ouvrage de référence, cette résistance brisa également les espoirs russes d’une victoire rapide, installant un conflit d’usure similaire à celui du front Ouest.

En revanche, le second siège, beaucoup plus long (133 jours entre novembre 1914 et mars 1915), anéantit la capacité militaire austro-hongroise à l’est. Plusieurs contre-offensives mal préparées à travers les montagnes hivernales des Carpates se soldèrent par des pertes effroyables — au moins 1,8 million de victimes des deux côtés en quelques mois. Le commandant en chef austro-hongrois, le maréchal Conrad von Hötzendorf, rejeta les appels des commandants locaux en faveur de tentatives d’évasion, sous-estimant gravement la gravité de la situation depuis son poste éloigné. Lorsque Przemyśl capitula en mars 1915, après une ultime et désespérée tentative de percée, plus de 130 000 soldats austro-hongrois furent faits prisonniers, infligeant un coup fatal au prestige de l’Empire. Le corps officier professionnel cessa d’exister, et l’armée austro-hongroise devint principalement une force de réservistes incapable de mener des opérations offensives ou défensives complexes sans l’appui étroit de l’Allemagne alliée.

Ces deux sièges illustrent un principe fondamental : la doctrine de la défense statique peut être stratégiquement valable lorsqu’elle offre du temps pour des manœuvres opérationnelles ou pour soulager la force défensive, mais elle peut devenir catastrophique si des impératifs politiques conjugués à une structure de commandement centralisée et rigide empêchent les retraits tactiques nécessaires à la préservation des forces. Cette distinction est essentielle pour comprendre le conflit actuel en Ukraine, où la politique du « pas un pas en arrière » risque d’aggraver le taux d’attrition défavorable aux forces ukrainiennes.

Historiquement, la défense statique en terrain urbain ou sous forme de forteresse est justifiée par cinq critères essentiels : des ratios favorables en termes de pertes, la fixation des forces ennemies pour empêcher leur déploiement ailleurs sur le front, le gain de temps, la préparation défensive et la mobilisation en profondeur, ainsi que la symbolique morale et politique. De nombreux exemples témoignent du bien-fondé de ce type de défense, comme la bataille de Bastogne en décembre 1944 lors de la Bataille des Ardennes. La défense de cette ville belge contrôlant un carrefour routier stratégique permit aux Alliés de ralentir l’offensive allemande et de sauver la garnison, conduisant à la défaite allemande. Cette réussite reposait sur la reconnaissance de l’importance opérationnelle de Bastogne, et non sur une simple valeur symbolique.

En contrepoint, la plus dévastatrice défaite allemande de la Seconde Guerre mondiale révèle les dangers d’une doctrine rigide, comparable au second siège de Przemyśl. Durant l’été 1944 en Biélorussie, Adolf Hitler imposa la politique des « forteresses », ordonnant la défense inconditionnelle de positions jusqu’à l’encerclement complet, et interdisant tout ordre de repli sans son aval explicite. Cette politique, connue sous le nom d’« ordre du Führer 11 », condamna le groupe d’armées Centre lors de l’opération Bagration lancée par l’Armée rouge, qui détruisit 28 des 34 divisions allemandes de la zone. Face aux poches de résistance encerclées à Vitebsk et Bobruisk, la Wehrmacht fut anéantie faute d’évacuation rapide. Cette doctrine révéla le piège d’un raisonnement qui confond la conservation du terrain et la réussite militaire, au mépris de la réalité stratégique.

De nos jours, ce dilemme se manifeste clairement à Pokrovsk, une ville ukrainienne de l’Est presque désertée, que les forces russes approchent. Pour les unités ukrainiennes repliées et exposées, tenir la ville répond principalement à des impératifs politiques de propagande plutôt qu’à des nécessités tactiques ou opérationnelles. Si la prise de Pokrovsk offre à Moscou des avantages sécuritaires comme un site de lancement de drones et un futur centre logistique, sa valeur essentielle reste politique, en écho à Bakhmut ou Avdiivka. Sur le terrain, défendre Pokrovsk expose l’Ukraine à des pertes disproportionnées dans un contexte de pénurie d’infanterie, d’expansion des capacités russes en guerre de drones et d’attaques simultanées russes sur plusieurs axes. Le maintien de ces positions ne ralentit pas significativement l’avance ennemie ni ne facilite des préparations cruciales ailleurs, réduisant la défense à un symbole davantage qu’à un atout militaire.

Pokrovsk serait ainsi la plus grande ville ukrainienne perdue depuis Bakhmut en 2023. Le président Volodymyr Zelensky a reconnu que cette offensive russe cherchait avant tout à renforcer la position de Moscou dans de potentielles négociations de paix. Progressivement, l’importance opérationnelle des villes tenues s’efface tandis que les impératifs politiques de résistance s’intensifient. Cette logique s’est répétée à maintes reprises, contraignant le Grand Quartier Général ukrainien à valider chaque retrait tactique, privant les défenseurs de la flexibilité nécessaire. Ce schéma fut observé à Bakhmut, Avdiivka, Vuhledar en 2024, ou encore Severodonetsk en 2022.

À Bakhmut, l’attrition initiale profitait à l’Ukraine en infligeant quatre fois plus de pertes à l’adversaire russe. Toutefois, l’avancée russe augmenta la portée de l’artillerie sur les lignes de ravitaillement ukrainiennes, inversant l’avantage au profit de Moscou. La défensive prolongée fut progressivement irrationnelle, privant l’état-major ukrainien de l’argument temporel devenu caduc, et provoquant environ 10 000 pertes ukrainiennes, en majorité parmi les combattants les plus expérimentés. Le conflit à Severodonetsk avait déjà montré un schéma similaire : succès initial puis repli forcé, aggravant les pertes.

Avdiivka suivit le même parcours. Progressivement encerclées, les forces russes y infligèrent de lourdes pertes aux défenseurs ukrainiens, contraignant à des retraits très coûteux en février 2024. La supériorité russe en guerre de drones rendra toute évacuation sous le feu, notamment à Pokrovsk, encore plus périlleuse, en particulier lors des conditions météorologiques défavorables telles que le brouillard qui masque les détections.

Ces exemples illustrent un point : il est pertinent de fixer l’adversaire dans un premier temps, mais lorsque la défense se transforme en une guerre d’usure prolongée, les pertes deviennent défavorables à l’Ukraine.

La contre-offensive ukrainienne de l’été 2024 dans la région de Kursk illustre cette dynamique. Débutée le 6 août, elle combina infanterie mécanisée et appui d’artillerie de précision pour surprendre et occuper environ 1 250 km², incluant la ville stratégique de Sudzha. Si cette opération démontra la capacité ukrainienne à exécuter des manœuvres rapides et coordonnées, elle échoua à détourner les ressources russes du Donbass, permettant à Moscou de poursuivre ses offensives principales. Au printemps 2025, l’Ukraine perdit la plupart des gains acquis dans ce secteur lors d’un repli précipité marqué par l’usage notable de drones tactiques par les forces russes.

La défense statique demeure une arme à double tranchant. Une alternative plus manoeuvrière et élastique serait préférable, mais elle exige une conception différente de la doctrine défensive traditionnelle bien connue en Occident, illustrée par les manœuvres du maréchal allemand Erich von Manstein durant la Seconde Guerre mondiale. Manstein utilisait la défense élastique, concentrant ses forces blindées en réserve mobile pour contre-attaquer les percées soviétiques, permettant des retraits tactiques suivis de contre-offensives destructrices, comme lors de la troisième bataille de Kharkov en 1943, où il désobéit aux ordres d’Hitler pour obtenir un succès décisif.

Cette approche n’est toutefois pas directement applicable à l’Ukraine actuelle. La lutte s’y déroule dans un espace saturé par les drones, limitant les opérations blindées classiques. Elle nécessite aussi une prise d’initiative rapide et décentralisée au niveau des officiers subalternes, ce que le commandement ukrainien peine encore à adopter complètement, en conservant une structure rigide où chaque retrait doit recevoir une autorisation centrale. La coordination interarmes reste aussi un défi. Kiev a montré des compétences rudimentaires lors de quelques opérations ponctuelles, mais sans parvenir à une manoeuvre combinée soutenue.

De plus, la cohésion des unités lors de retraits chaotiques est un enjeu majeur. Après quatre ans de guerre, les forces ukrainiennes sont épuisées et fragmentées, souvent renforcées par des unités inexpérimentées, ce qui affaiblit la capacité globale au combat. Enfin, logistique et approvisionnement sont conçus pour une ligne de front relativement stable, pas pour une défense mobile et flexible compatible avec des retraits opérés sur un grand front.

Pour l’Ukraine, la solution réside donc dans l’adoption d’une posture défensive plus flexible, en profondeur, avec des retraits vers des positions préparées lorsque les circonstances locales l’exigent. Cette méthode ne signifie pas qu’il faille abandonner systématiquement des villes comme Pokrovsk, mais plutôt qu’il faut concevoir la défense non comme une occupation rigide du terrain, mais comme une série de positions fortifiées reliées, munies de ressources prépositionnées, de points d’artillerie calibrés et de zones de détection drone optimisées pour maximiser la couverture. Le repli doit être décidé localement selon des critères objectifs — vulnérabilité des lignes de ravitaillement, dégradation des pertes ou domination aérienne ennemie — et considéré comme une phase planifiée d’une plus vaste opération défensive.

Le dilemme des commandants ukrainiens à Pokrovsk est à la fois tactique et psychologique. Comme le souligne l’analyste Lawrence Freedman, le retrait, même sous le terme atténué de « repositionnement tactique », constitue un aveu d’échec difficile à assumer. Il est souvent perçu comme une défaite politique et morale, notamment quand les coûts encourus dans la défense urbaine sont élevés et lourdement médiatisés. Pourtant, la poursuite d’une résistance sans espoir conduit souvent à la destruction complète des forces engagées.

Dans le contexte actuel, les forces russes menacent de couper la dernière voie de retraite pour les défenseurs ukrainiens à Pokrovsk, ce qui pourrait mener à leur anéantissement. Des temps météorologiques défavorables ont par ailleurs réduit l’efficacité des renseignements et frappes ukrainiennes, donnant un avantage supplémentaire à Moscou. Politiquement, toute décision de retrait risque de fragiliser la position de l’Ukraine dans d’éventuelles négociations, alors que le Kremlin proclame une « victoire imminente ». Freedman rappelle toutefois que la préservation des forces entraînées prime sur la tenue de positions sans valeur stratégique, même si ce choix doit composer avec la perception interne et internationale, ainsi que la symbolique politique du « ne pas céder ». Ce conflit entre impératifs politiques à court terme et nécessité militaire à long terme est au cœur du dilemme actuel : face à un ennemi prêt à l’usure, il faut préserver sa puissance de feu plutôt que le territoire, malgré les conséquences potentielles sur l’image.

Cette approche flexible repose surtout sur une décentralisation accrue du commandement. Le succès passe par la confiance accordée aux commandants sur le terrain pour décider seuls des retraits tactiques, sans attendre le feu vert de Kiev. Une telle révolution dans la méthode de commandement ukrainienne est nécessaire pour éviter un sort similaire à celui de Przemyśl, où l’incapacité à opérer un recul stratégique entraîna la destruction inutile d’une garnison.

La leçon principale de Przemyśl reste limpide : le premier siège réussit car il permet de gagner du temps et d’affaiblir l’ennemi tout en gardant la possibilité d’un secours. Le second échoua parce que des impératifs politiques et une organisation rigide empêchèrent un retrait salvateur, conduisant à la perte de forces vitales. Pour l’Ukraine, chaque soldat formé perdu dans la défense d’une position sans valeur opérationnelle est un combattant en moins pour des opérations flexibles susceptibles d’affaiblir réellement la Russie.

Franz-Stefan Gady, analyste de défense et spécialiste des conflits modernes, auteur de « The Return of War » et « How the United States Would Fight China ».

Image : « La forteresse autrichienne de Przemyśl se rend après 5 mois de combats, les officiers conduits au quartier général », par Achille Beltrame.