La récente annulation par l’Inde de deux NOTAM (avis aux aviateurs) concernant des essais de missiles longue portée au-dessus du golfe du Bengale suscite l’attention des spécialistes de la défense. Cette démarche semble s’inscrire dans une stratégie de désinformation ciblant la surveillance maritime intense menée par la Chine dans la région de l’océan Indien.
Le premier NOTAM, en vigueur du 1er au 4 décembre 2025, délimitait une zone d’exclusion aérienne de 3 545 kilomètres à l’est de Visakhapatnam, englobant le commandement naval est de la marine indienne. Le second, du 6 au 8 décembre 2025, concernait une zone de 1 480 kilomètres au départ de l’île Abdul Kalam dans l’État d’Odisha. Tous deux ont été retirés précipitamment le 28 novembre 2025, quelques jours seulement après leur publication, permettant une reprise normale des activités aériennes.
Cette dynamique rappelle une série de mouvements similaires survenus tout au long de l’année 2025, où l’Inde a rapidement publié puis annulé des NOTAMs en pleine présence de navires « d’étude » chinois dans la zone de l’océan Indien. Ainsi, le 14 octobre 2025, un NOTAM couvrant 3 550 kilomètres pour des essais prévus du 15 au 17 octobre a été annulé suite à la détection de plates-formes chinoises et américaines de surveillance. Fin novembre, un autre NOTAM couvrant la période du 25 au 27 novembre près des îles Andaman et Nicobar a également été retiré après l’entrée dans cette zone de trois navires chinois — Shi Yan-6, Shen Hai Yi Hao et Lan Hai-201. Bien que ces bâtiments soient officiellement des plates-formes océanographiques, ils disposent de capteurs hydrographiques sophistiqués, d’antennes de grande envergure et de moyens de renseignement électronique capables de suivre les trajectoires de missiles, de capter les données télémétriques et de surveiller les signatures acoustiques des lancements.
Leur cible principale est le programme indien de missiles balistiques lancés depuis sous-marin (SLBM), notamment les essais du missile K-4. Ce vecteur, développé par l’Organisation indienne de recherche et développement pour la défense (DRDO), est à propulsion solide, doté d’une capacité nucléaire et d’une portée de 3 500 kilomètres. Le K-4 est destiné à être déployé à bord des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) de classe Arihant, tels que l’INS Arighat (S3) récemment mis en service.
Les NOTAM de décembre coïncidaient parfaitement avec les paramètres du missile K-4, suggérant des préparatifs pour un tir en mer depuis un SNLE aux abords de Visakhapatnam. Les navires chinois comme le Shi Yan-6, spécialisé dans les recherches géophysiques, et le Shen Hai Yi Hao, équipé de submersibles pour la cartographie des fonds marins, ont fréquemment pris position le long des trajectoires anticipées afin de collecter des données sur les véhicules de rentrée, les signatures de propulsion et les schémas d’impact.
Au 28 novembre 2025, quatre de ces navires chinois étaient actifs dans la région : le Lan Hai 201 réalisait une mission près de la mer d’Arabie proche de Diego Garcia, le Lan Hai 101 se dirigeait vers Galle au Sri Lanka, le Shen Hai Yi Hao patrouillait dans le nord-est de l’océan Indien, et le Shi Yan-6 se rendait à Port Louis à l’île Maurice. Ces plates-formes, qui font partie d’une flotte chinoise croissante de navires océanographiques à double usage, opèrent en eaux internationales pour éviter les confrontations directes tout en permettant la collecte en temps réel de renseignements. Pékin affirme que ces missions sont uniquement scientifiques, consacrées à la cartographie marine et aux études environnementales, mais les autorités indiennes les considèrent de longue date comme des extensions du dispositif de reconnaissance de la marine de l’Armée populaire de libération.
Le déplacement synchronisé de ces navires dans le secteur de l’océan Indien après chaque publication de NOTAM a nourri les hypothèses d’un jeu stratégique délibéré de l’Inde. Des analyses issues d’images satellites, notamment par l’expert Damien Symon (@detresfa_ ) sur X, montrent comment les bâtiments se repositionnent vers les corridors du golfe du Bengale en l’espace de 24 à 48 heures après la diffusion des alertes. Ce procédé est perçu comme un « classique » de la stratégie indienne : publier un NOTAM pour attirer les unités de surveillance, l’annuler ensuite pour les disperser ou forcer un repositionnement, puis le rétablir avec des paramètres modifiés afin d’assurer une fenêtre de test dégagée. Cette tactique prive l’adversaire d’informations exploitables immédiates, engendre des redéploiements onéreux et préserve la confidentialité des essais sensibles. En novembre, dans le cas des Andaman, l’annulation a eu lieu quelques heures après l’arrivée du Shi Yan-6, poussant le navire à se diriger vers l’île Maurice pendant qu’Inde replanifiait les essais du 1er au 3 décembre dans un corridor réduit à 490 kilomètres.
Ces manœuvres ont un coût important pour la Chine, qui mobilise des ressources considérables pour ses opérations. Chaque bâtiment nécessite un équipage de 50 à 100 personnes, un équipement spécialisé pour des déploiements prolongés, ainsi qu’un soutien logistique assuré par des ports régionaux au Sri Lanka et à l’île Maurice. La consommation de carburant pour chaque traversée depuis la mer de Chine méridionale vers l’océan Indien dépasse plusieurs milliers de tonnes, et l’entretien ainsi que l’analyse des données représentent des dépenses annuelles de plusieurs millions de dollars. Ces déploiements en 2025 constituent la troisième incursion majeure liée aux essais indiens, après celles de 2024 durant l’essai MIRV de l’Agni-5, où le navire Yuan Wang-5 observait le lancement depuis la côte d’Odisha, et de 2022, où la présence du Yuan Wang-6 avait entraîné le retrait d’un NOTAM prévu pour un test de la série Agni.
Pour contrer cette surveillance, la marine indienne intensifie ses contre-mesures, déployant les avions de patrouille maritime P-8I Poseidon et ses satellites indigènes de reconnaissance afin de suivre ces intrusions. Des patrouilles renforcées autour des points stratégiques comme le détroit de Malacca et la mer d’Andaman visent à dissuader tout rapprochement trop proche, tandis que des pressions diplomatiques sur les États hôtes limitent l’accès aux ports pour les navires chinois. Malgré ces efforts, l’immensité de la région océan Indien reste un challenge, d’autant que la flotte chinoise de navires à double usage dépasse 20 unités fin 2025.