Le système politique américain traverse aujourd’hui une crise profonde. Le bon fonctionnement des institutions gouvernementales est remis en cause, l’administration a politisé et instrumentalisé un système judiciaire jusque-là indépendant, les décisions judiciaires sont souvent contournées ou ignorées, tandis que certains dirigeants politiques utilisent ouvertement leur fonction à des fins personnelles. Les attaques répétées — tant verbales que juridiques — contre les médias, le système éducatif, les dirigeants de l’opposition politique, les fonctionnaires et les cabinets d’avocats ont instauré un climat d’intimidation à l’échelle nationale. La confiance du public dans les institutions atteint des niveaux historiquement bas, et une partie des Américains commence à s’interroger sur la pertinence même de la démocratie comme forme de gouvernement pour l’avenir.
Le milieu militaire n’a pas été épargné par cette crise. Des normes autrefois considérées comme essentielles aux relations civil-militaires s’effondrent à une vitesse inédite : en l’espace de huit mois, on a assisté à des tentatives ouvertes de politisation de l’armée, à des purges de hauts gradés, à des propositions visant à transformer certaines villes américaines en « terrains d’entraînement » pour les forces armées, à des restrictions sévères sur la transparence, notamment en affaiblissant le rôle du Congrès en tant qu’instance de contrôle légitime, ainsi qu’à des attaques contre les avocats militaires, la primauté du droit et le droit des conflits armés.
Dans une récente analyse, Peter Mitchell propose une réflexion majeure sur cette remise en cause des normes civil-militaires, symptôme d’une crise politique plus vaste dont les conséquences pourraient être lourdes pour la profession des officiers. Il y explore ce à quoi pourrait ressembler l’engagement militaire si les soldats se retrouvaient soudainement au service d’un État illibéral.
Cependant, si cette hypothèse peut constituer un intéressant exercice intellectuel, notamment pour les cadets de West Point où Mitchell enseignait, la réalité est plus complexe. Les dirigeants militaires et politiques américains ne se réveilleront pas un jour dans un ordre politique entièrement nouveau. Ils seront acteurs de leur temps, confrontés à des choix concernant leur continuité de service dans un contexte où les civils au pouvoir s’attaquent aux valeurs libérales consacrées par la Constitution. Plutôt que de s’interroger sur la figure du soldat au sein d’un État illibéral, les officiers devraient se demander dans quelle mesure leur engagement actuel nuit ou profite à ces valeurs démocratiques qu’ils ont juré de défendre.
Une Amérique post-libérale, c’est un régime autoritaire
Mitchell invite les officiers américains à envisager ce que signifie servir dans un système « post-libéral ». Il fonde cette nécessité sur une critique de la profession militaire, qu’il accuse d’avoir échoué à remporter des victoires en raison d’un esprit « postmoderne » valorisant la bureaucratie, l’expertise et des priorités culturelles, au détriment de la notion même de victoire. Dans son argumentation, il interprète de manière erronée des auteurs clés des relations civilo-militaires, comme Samuel Huntington et Risa Brooks, afin de soutenir que l’influence de ces concepts a en réalité affaibli, plutôt que renforcé, les valeurs libérales au sein de la haute hiérarchie militaire.
Le défi de concilier objectifs militaires et fins politiques durables ne relève pas d’un système politique particulier : il a été analysé dès le XIXe siècle par des stratèges tels que Jomini, Clausewitz ou Mao. Le problème mis en avant par Mitchell, celui d’un « militaire postmoderne » où la victoire serait une construction sociale, existe indépendamment d’un ordre fondé sur les droits.
Les solutions proposées par Mitchell s’appuient sur les idées d’un courant intellectuel post-libéral, proche de mouvements populistes récents, qui cherchent à saper la démocratie pluraliste américaine plus délibérément que depuis les luttes des ségrégationnistes contre le mouvement des droits civiques. Ce courant doit être considéré comme un projet politique actif, et non comme une évolution naturelle ou inévitable.
Si Mitchell assure que l’Amérique post-libérale ne signifie pas un régime autoritaire ou un modèle à la Victor Orban en Hongrie, ses propres catégories en démentent la plausibilité. Un État patrimonial, mercenaire, praetorien, néo-prussien ou chevaleresque ne peut être qu’autoritaire : il exclut la compétition politique sérieuse, la responsabilité envers les citoyens, ou instaure une oligarchie ou une théocratie. Ce projet sous-entend des dirigeants libres de toute contrainte et hors de toute reddition de comptes publique.
Nombre des intellectuels à qui Mitchell se réfère affichent d’ailleurs explicitement cet eugénisme autoritaire : Adrian Vermeule fantasme un renversement antidémocratique de l’État libéral, Gladden Pappin préconise la confiscation du pouvoir étatique sans consentement populaire, tandis que John Gray critique le post-libéralisme comme impraticable et antidémocratique. Historiquement, aucune société choisit de bonne foi de renoncer à un régime fondé sur les droits au profit d’un régime autoritaire, sauf lorsque les institutions démocratiques sont subverties par la tromperie, la clientélisme ou la coercition.
Dès lors, même s’il n’en a peut-être pas conscience, Mitchell invite effectivement les officiers américains à envisager leur rôle dans un régime autoritaire. Si ce retournement soudain se produisait, ce serait un véritable casse-tête. Mais la dégradation démocratique actuelle est bien plus progressive et complexe. Les militaires ayant prêté serment à la Constitution sont impliqués dans cet affrontement, entre la défense des idéaux démocratiques et leur affaiblissement.
Pourtant, Mitchell minimise ce dilemme crucial, affirmant que « l’armée suivra, et doit suivre » un nouveau système illibéral, ce qui affaiblit les valeurs normatives du devoir et de la loyauté envers la démocratie, explicitement codifiées après la guerre de Sécession. Son essai dépasse alors le simple exercice de réflexion pour appuyer une érosion normative nécessaire à la progression du post-libéralisme.
La profession militaire post-libérale est une illusion
Le problème dépasse la politique : il touche à la profession militaire elle-même. À l’instar de Mitchell, beaucoup réduisent cette profession à un groupe organisé disposant d’un code de conduite, de discipline et de justice. Cette vision reste superficielle, surtout aux échelons subalternes, mais ne suffit pas à saisir la nature véritable de la profession militaire.
Les hauts gradés reconnaissent que les vraies professions exigent plus que l’obéissance aux règles. Dans des professions classiques telles que la médecine, le droit ou le clergé, le statut privilégié repose sur un service critique au public, avec des risques potentiels énormes en cas de mauvaise application. La légitimité est entretenue par l’étude permanente, la certification rigoureuse et l’autorégulation éthique, incluant le refus d’agir dans des contextes immoraux, voire la sanction des comportements inappropriés.
La profession militaire porte des responsabilités similaires. En gérant la violence légitime, elle peut causer d’importants dommages en cas de dérive. La confiance du public est essentielle à son fonctionnement. C’est pourquoi les plus hauts responsables insistent depuis longtemps sur l’importance de maintenir cette confiance.
Cependant, la subordination à l’autorité civile implique d’obéir aux ordres légaux même si ces derniers peuvent transgresser l’éthique professionnelle. Cette réalité, bien que discutée récemment, reste la compréhension dominante dans la profession, ce qui lie la légitimité militaire à celle du régime politique.
Ainsi, une profession militaire légitime est quasiment inconcevable sans un gouvernement civil légitime. Les régimes décrits par Mitchell échouent précisément à cette légitimité en ne répondant pas aux préférences populaires et en gouvernant en dehors du consentement démocratique. Son hypothèse concerne donc moins l’avenir d’une profession militaire reconnue que l’expérience du commandement militaire sous un régime autoritaire, un contexte dans lequel servir devrait susciter une grande prudence chez ceux soucieux de l’éthique militaire.
En réalité, les militaires attachés à la profession et à la démocratie ont peu d’intérêt à risquer leur vie pour un projet politique illégitime. La vraie question n’est pas de s’adapter à un monde illibéral hypothétique, mais de déterminer à quel stade poursuivre une carrière militaire nuit à la forme de gouvernement pour laquelle ils ont prêté serment.
Il convient de rappeler que l’obligation de respecter le contrôle civil provient de la Constitution, et non l’inverse. C’est elle qui donne la légitimité aux autorités civiles pour exercer leur pouvoir et définir les politiques militaires.
Mitchell évite d’obliger les officiers à s’interroger sur la légitimité, arguant que la complexité du texte constitutionnel dépasse la compréhension des soldats moyens. Or, la jurisprudence a toujours connu des désaccords, sans que la profession militaire en pâtisse. Le vrai problème surgit quand les dirigeants politiques sapent la légitimité des tribunaux et défient ouvertement leurs décisions. Ce phénomène n’est pourtant pas inédit. Pendant plus de deux siècles, les officiers ont su respecter les mécanismes démocratiques imparfaits des États-Unis. Le manque d’éducation civique ne saurait justifier l’abandon des devoirs civiques.
La vraie question
Le défi majeur qui se pose aujourd’hui aux hauts dirigeants militaires n’est pas comment servir dans une Amérique illibérale, mais comment gérer la coexistence entre l’obligation d’obéir à tous les ordres légaux et celle de soutenir la Constitution.
Depuis 1789, tous les officiers prêtaient serment de fidélité aux États-Unis et, depuis la guerre de Sécession, à la Constitution au-dessus de tout. Imaginer que des ordres puissent miner la démocratie qu’ils sont censés protéger constitue une perspective extrêmement dérangeante, pourtant typique du recul démocratique observé dans le monde. La politisation croissante des institutions américaines doit inciter les dirigeants militaires à s’alarmer, sans surprise, du glissement que connaît désormais la profession militaire.
Les experts des relations civil-militaires ont longtemps focalisé sur l’importance du contrôle civil de l’armée. La littérature abondante — depuis les débats Huntington-Janowitz jusqu’aux analyses contemporaines sur l’influence des civils et la déférence à l’armée — insiste sur la relation entre élites politiques et hauts gradés. Mais cette approche néglige souvent l’importance du Congrès et du système judiciaire, acteurs-clés dans l’équilibre des pouvoirs. Globalement, ce focus a conduit à un relâchement dans l’éducation constitutionnelle et dans la compréhension des valeurs libérales essentielles à la profession militaire.
Cette lacune se comble peu à peu. Depuis la présidence Trump, les questions de désobéissance militaire et de résistance à des ordres illégitimes sont devenues des débats majeurs, enseignés dans les collèges de guerre et explorés par des chercheurs et praticiens. La question s’est cristallisée lors de la période électorale de 2020, avec des positions extrêmes, certains appelant l’armée à intervenir, d’autres plaidant pour un retrait complet.
Les travaux récents s’intéressent davantage à ce que signifie être une armée enracinée dans des valeurs démocratiques libérales, abordant les conditions de la désobéissance, le rôle des normes pour préserver la démocratie, et la fonction du militaire dans la prévention du recul démocratique. Ces problématiques sont loin d’être purement théoriques : elles prennent un relief concret alors que certains appellent à sanctionner des élus pour avoir rappelé aux officiers leur devoir d’obéir uniquement aux ordres légaux, ou à utiliser la force militaire dans des débats politiques.
La démocratie libérale n’est pas un spectacle
La question centrale demeure : comment un officier militaire doit-il réagir lorsque des dirigeants démocratiquement élus donnent des ordres apparemment légaux qui, cependant, remettent en cause son serment en favorisant un agenda illibéral ? La réaction ne se limite pas à obéir ou désobéir. La désobéissance totale doit rester l’ultime mesure, réservée aux ordres manifestement illégaux.
Les dirigeants militaires doivent réexaminer les normes civil-militaires ayant protégé l’éthique démocratique, la légitimité et la profession. Ces normes évoluent avec les contextes sociaux et politiques. Il revient aux cadres supérieurs d’identifier celles à abandonner, celles à renforcer, voire de proposer de nouvelles règles adaptées pour traverser la conjoncture actuelle.
Un aspect immédiat concerne les normes autour de la démission. Traditionnellement, la démission publique en signe de protestation est vue comme une menace au contrôle civil, en impliquant l’armée dans la politique. Les recherches montrent d’ailleurs qu’elle a peu d’impact sur l’opinion publique, ce qui incite à éviter cette démarche.
Cependant, dans le contexte actuel où la transparence du Pentagone est au plus bas et où l’administration affiche son manque de respect pour le droit des conflits armés, la démission peut constituer un acte de dénonciation plutôt qu’un geste déstabilisateur. Elle transmettrait un message fort aux forces armées, tandis que le silence pourrait être interprété comme une forme de complicité, accélérant la dégradation des normes démocratiques. À l’heure où la prise de risque professionnelle est encouragée par la hiérarchie, la démission éthique pourrait devenir une nouvelle norme à valoriser.
Mais savoir quand rompre une norme, garder le silence ou désobéir exige une préparation morale approfondie : définir ses limites éthiques, échanger avec des personnes de confiance, anticiper des situations complexes. Sans cela, les individus sont vulnérables aux glissements progressifs, à l’oubli éthique et aux rationalisations a posteriori. Qu’il s’agisse d’usage de la force contre des manifestants ou des migrants, d’interférences électorales, de violations de la législation intérieure ou d’actions militaires contestables, les hauts gradés devront prendre des décisions parmi les plus difficiles de leur carrière.
Dans son ouvrage The State and the Soldier, Kori Schake interroge comment l’opinion américaine a évolué pour considérer l’armée comme un gardien de la démocratie. La réponse tient dans le serment que prêtent les officiers : fidélité à la Constitution et à la forme de gouvernement qu’elle consacre. Si le libéralisme connaît des difficultés, il n’est pas une fatalité. Les militaires sont loin d’être de simples spectateurs ; leurs choix influenceront durablement la survivance du libéralisme et l’efficacité du projet politique illibéral qui le menace.
Carrie A. Lee est chercheuse principale au German Marshall Fund des États-Unis, où elle dirige le réseau sur la démocratie et la sécurité. De 2021 à 2025, elle a présidé le département de sécurité nationale et stratégie à l’U.S. Army War College.