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La préparation militaire de l’Allemagne se heurte à des contraintes constitutionnelles, des divisions politiques et une méfiance sociétale, malgré son poids économique et les menaces croissantes à sa sécurité.

Récemment, lorsque des drones russes ont forcé la fermeture de l’aéroport de Varsovie, la Pologne les a immédiatement abattus. En revanche, en septembre dernier, lorsque des drones non identifiés ont contraint l’aéroport de Munich à suspendre ses activités, les autorités allemandes se sont contentées de distribuer des rafraîchissements aux passagers bloqués, pendant que des hélicoptères de la police surveillaient l’espace aérien. Étonnamment, l’armée allemande n’est pas autorisée à défendre l’espace aérien national contre des menaces qui ne constituent pas une invasion à grande échelle. Ce n’est là qu’un exemple parmi d’autres des nombreux obstacles qui entravent la capacité de défense allemande.

Sur le papier, Berlin dispose pourtant des moyens pour renforcer sa défense nationale. Avec un budget militaire fixé à plus d’1 % du produit intérieur brut et exempt de contraintes sur l’endettement, les ressources financières ne sont pas un frein pour la Bundeswehr. Cependant, comme l’illustre le cas des drones, l’Allemagne doit faire face à des obstacles structurels encore plus importants pour assurer sa sécurité dans une région devenue plus instable.

Premièrement, la Constitution allemande, rédigée après la Seconde Guerre mondiale, limite strictement le rôle des forces armées sur le territoire national. Elle interdit notamment à l’armée d’abattre des appareils volants, comme les drones, sauf au-dessus d’installations militaires. Cette restriction vise à empêcher toute forme d’excès militaire, rappelant les dérives autoritaires du passé, en particulier sous le régime nazi. Aujourd’hui, ces règles compliquent fortement la réaction aux nouvelles menaces contemporaines.

Changer cette législation est possible en théorie, mais c’est ici que la fragmentation politique allemande entre en jeu. Pour la première fois depuis l’après-guerre, les partis modérés ne détiennent pas la majorité des deux tiers au Parlement nécessaire pour modifier la Constitution. L’extrême droite du parti AfD et la gauche radicale de Die Linke cumulent plus d’un tiers des sièges, tandis que les conservateurs au pouvoir refusent catégoriquement de négocier avec ces partis.

Même si le chancelier Friedrich Merz tentait de dialoguer avec tous les partis pour réunir une majorité qualifiée, il est peu probable qu’il y parvienne. Ses partenaires de coalition, les sociaux-démocrates, comptent dans leurs rangs une forte aile pacifiste, et le Parti vert, héritier des mouvements pacifistes des années 1970 et 1980, rejette également toute militarisation accrue. L’idée émise récemment par Alexander Dobrindt, ministre de l’Intérieur, de mobiliser la Bundeswehr contre les attaques de drones a été immédiatement rejetée par les représentants de ces partis.

Martin Jaeger, chef des services de renseignement extérieur, a récemment averti qu’une « paix froide » en Europe « pourrait se transformer à tout moment en affrontements localisés ». Malgré cela, un consensus politique pour assurer la défense de l’espace aérien allemand paraît hors de portée.

Le problème va cependant bien au-delà. Une large partie de la population allemande nourrit une méfiance profonde envers le pouvoir étatique et les institutions publiques. La Bundeswehr conserve une crédibilité relative, avec près de 75 % des sondés exprimant leur confiance dans cette institution. En revanche, la confiance dans le personnel politique chargé de diriger ces actions est à un niveau historiquement bas : une étude récente indique que seulement 17 % des citoyens ont confiance en leur gouvernement démocratiquement élu.

Le parti d’extrême droite AfD incarne ce paradoxe. D’un côté, son programme préconise une augmentation des financements militaires et le rétablissement du service militaire obligatoire pour « garantir la capacité défensive de l’Allemagne ». De l’autre, plusieurs de ses membres, notamment issus de l’ancienne Allemagne de l’Est, doutent ouvertement que la Bundeswehr renforcée soit utilisée dans « l’intérêt de l’Allemagne », comme l’a déclaré Christoph Berndt, chef de l’AfD dans le Brandebourg.

Plus étonnant encore, certains représentants de l’AfD ne seraient même pas prêts à combattre pour leur pays en cas d’attaque directe. L’an dernier, Felix Teichner, jeune député régional, affirmait : « Une chose est claire : si ce pays est attaqué, peu importe par qui, je prendrai mes enfants et m’éloignerai le plus possible ».

Il n’est pas le seul à partager ce point de vue. Selon un sondage récent, seuls 16 % des Allemands affirment qu’ils défendraient « absolument » leur pays par les armes, alors même qu’un quart de la population estime probable une attaque militaire sur le territoire allemand dans les cinq prochaines années. Ce constat de réticence profonde au renforcement de la défense nationale explique en grande partie l’incapacité des responsables politiques à trouver un terrain d’entente.

Le combat pour protéger l’espace aérien allemand des incursions de drones n’est que la pointe émergée d’un immense défi lié au réarmement et à la préparation militaire. Un pays profondément divisé, au paysage politique complexe, est loin de réunir la volonté collective indispensable à l’édification d’une éthique militaire crédible.

Cet enjeu n’est pas unique à l’Allemagne mais concerne une large part de l’Occident sous différentes formes. Toutefois, le pouvoir économique exceptionnel de l’Allemagne, conjugué à son passé particulier et à ses enjeux actuels, crée une singularité : un géant économique dont la défense apparaît paradoxalement parmi les plus difficiles à assurer.

Katja Hoyer