Quelques jours après l’annonce de sa Capacité Opérationnelle Initiale, la flotte d’Ajax est immobilisée pour des raisons de sécurité. Environ 30 soldats ont présenté des symptômes liés à l’exposition à des bruits et vibrations intenses lors d’un exercice, entraînant une suspension temporaire des déploiements et entraînements du véhicule blindé.
Le ministère britannique de la Défense a confirmé la suspension des activités liées à la flotte Ajax pour une durée de deux semaines, suite à la déclaration d’environ 30 cas de soldats souffrant de troubles attribués à de fortes nuisances sonores et vibratoires durant un exercice à Salisbury Plain, dans le Wiltshire. Un petit nombre de ces militaires reçoit encore des soins médicaux spécialisés, tandis que la majorité a été déclarée apte au service.
Les autorités ont indiqué que la décision de mettre le programme en pause est intervenue après que plusieurs soldats ont manifesté des symptômes inquiétants. Des médias britanniques ont rapporté des scènes de militaires sortant du véhicule en état de tremblements incontrôlables, pour certains même en proie à des vomissements, après avoir passé de 10 à 15 heures à l’intérieur.
The Times a souligné que ces problèmes de santé surviennent malgré la récente certification de sécurité du véhicule par l’armée. Le ministère de la Défense a annoncé l’ouverture d’une enquête « par précaution » et prévoit d’effectuer des tests contrôlés pendant la pause afin d’identifier et résoudre tout problème systémique éventuel.
Cette situation n’est pas inédite. Depuis sa phase de développement, l’Ajax a suscité des inquiétudes sanitaires, notamment à cause de ses niveaux de bruit et de vibrations jugés suffisamment sévères pour engendrer des blessures à long terme. En 2018, des essais avaient déjà mis en évidence des risques de troubles auditifs pour les équipages. Une revue santé-sécurité menée en 2021 avait révélé que des hauts responsables avaient délibérément maintenu le programme en dépit de ces alertes, privilégiant les délais et les budgets au détriment du bien-être des soldats.
En 2020, les essais furent interrompus après que des équipages eurent signalé des nausées, inflammations articulaires et désorientations liées à des niveaux extrêmes de bruit et de vibrations violentes. Des audits ultérieurs ont qualifié les dysfonctionnements du programme de « complexes et systémiques », pointant une culture interne au ministère qui avait permissivement laissé perdurer des conditions dangereuses lors des tests.
Plusieurs tentatives de correction, telles que la modification des sièges, l’amélioration de la suspension ou l’optimisation de la protection auditive, n’ont pas permis de résoudre complètement ces problèmes.
En 2023, une revue très critique a mis en lumière plusieurs erreurs de jugement dans la gestion du programme Ajax, soulignant des défaillances institutionnelles et culturelles dans les acquisitions de défense. Mark Francois, député conservateur et ancien ministre de la Défense, a qualifié ce projet de « désastre absolu », le citant comme symptôme d’un système « extrêmement bureaucratique et défaillant ».
Le timing de cette nouvelle crise sanitaire est particulièrement préjudiciable. Le 6 novembre 2025, l’armée britannique avait déclaré la Capacité Opérationnelle Initiale (Initial Operational Capability) du véhicule Ajax, marquant le déploiement attendu du premier escadron entièrement équipé.
Début novembre, Luke Pollard, ministre des Acquisitions de Défense, avait affirmé que l’armée et General Dynamics UK avaient « résolu » les problèmes antérieurs, insistant sur la sécurité désormais assurée du véhicule et sa disponibilité sur le champ de bataille. « En tant que ministre, je ne mettrais pas le véhicule en service si j’avais le moindre doute sur sa sécurité », avait-il déclaré à BBC Wales.
Cependant, depuis cette annonce, des rapports ont fait état de plaintes persistantes pour des blessures auditives et des dommages dus aux vibrations chez certains soldats, remettant en question la décision de la déclaration de capacité opérationnelle.
Cette nouvelle controverse menace également l’élan commercial grandissant autour de l’Ajax à l’international. Le Royaume-Uni cherche activement à vendre le véhicule, la Pologne étant envisagée comme un client majeur. Londres a proposé une variante export dotée de la tourelle télécommandée polonaise ZSSW-30, dans le cadre d’un potentiel contrat multimutillonnaire.
Les exportations sont devenues cruciales pour maintenir la chaîne de production chez General Dynamics à Merthyr Tydfil, au Pays de Galles. Sans commandes étrangères, la ligne de fabrication devrait cesser après la livraison des 589 véhicules commandés par l’armée britannique, prévue pour 2029, mettant en péril des milliers d’emplois qualifiés. Le gouvernement espérait faire de l’Ajax une vitrine des exportations du secteur britannique de la défense, une ambition désormais mise à mal par les nouveaux doutes sur la sécurité du véhicule.
Conçu en collaboration avec l’armée britannique, Defence Equipment & Support (DE&S) et General Dynamics UK, le programme Ajax comprend six variantes couvrant des fonctions variées : reconnaissance, mobilité, commandement, réparation, récupération et génie. Basé sur la plateforme ASCOD 2 utilisée par l’Espagne et l’Autriche, le véhicule intègre des capteurs avancés, une architecture entièrement numérisée et un canon téléscopique de 40 mm.
Qualifié par le ministère de la Défense comme le « véhicule blindé de combat de poids moyen le plus avancé au monde », l’Ajax devait remplacer la flotte vieillissante de CVR(T), en service depuis 1971. Il promet une capacité de surveillance tous temps, une grande létalité et une intégration poussée au combat. Pourtant, malgré un déclenchement du programme en 2014, l’Ajax n’est toujours pas pleinement opérationnel.
Sur les 589 unités commandées, seulement 160 ont été livrées à ce jour, et les dernières unités ne devraient être remises qu’en 2029.
La récurrence des blessures provoquées par les vibrations soulève des doutes quant à la capacité de l’Ajax à atteindre les performances attendues il y a plus de dix ans. Avec des perspectives d’exportations désormais incertaines et une confiance affaiblie au sein de l’armée, le ministère de la Défense doit affronter un nouveau défi quant à l’avenir de l’un des programmes militaires britanniques les plus coûteux et controversés.
Par Parth Satam