Le discours sur une « bulle » de l’intelligence artificielle (IA) est omniprésent. Que ce soit en consultant Google Trends, en lisant la presse majeure, en écoutant les experts du domaine ou dans les cercles influents de Washington, la conviction grandit qu’une correction du marché de l’IA pourrait survenir. Compte tenu des capacités stratégiques de l’IA et des enjeux de la rivalité technologique avec la Chine, une telle possible correction et ses conséquences exigent une analyse approfondie.
Si une « bulle » n’est ni inévitable ni même nécessairement probable, elle reste néanmoins une possibilité réelle. En cas de correction, des intérêts puissants pousseront à assouplir les contrôles à l’exportation sur les technologies clés, voire à faire des concessions sur Taïwan à Pékin. Ces mesures, bien que tentantes à court terme, compromettraient gravement les intérêts stratégiques et commerciaux américains à long terme. Il est crucial que les élus parlementaires, au-delà des clivages politiques, résistent à ces décisions à courte vue. La priorité absolue doit être l’adoption de la loi Guaranteeing Access and Innovation for National Artificial Intelligence Act, qui garantit l’accès prioritaire américain aux puces IA de pointe. Par ailleurs, un socle légal protégeant les contrôles à l’exportation des puces destinées à la Chine doit être instauré, de sorte que tout assouplissement majeur requière l’aval explicite du Congrès. Enfin, un soutien institutionnel renforcé à Taïwan est indispensable.
Incertainitudes, groupes de pensée et la courbe en J
Le développement de l’IA reste incertain. Toute certitude assumée est illusoire. Une grille de lecture pertinente divise les débats actuels autour de l’IA en trois camps — les sprinters, les marathoners et les sceptiques — utile pour anticiper une possible correction du marché.
Les sprinters sont les plus optimistes. Ils envisagent une progression continue, potentiellement exponentielle, des capacités de l’IA et des valorisations financières. À leurs yeux, il n’y aurait pas de bulle imminente, et le marché sous-estimerait la valeur des entreprises liées à l’IA. Toutefois, leur confiance s’est récemment amoindrie. Par exemple, Sam Altman, directeur d’OpenAI, s’est récemment éloigné de projections trop ambitieuses autour de l’intelligence artificielle générale (IAG). D’autres leaders technologiques adoptent également des postures plus prudentes. Si certaines entreprises peuvent dissimuler des avancées ou alimenter le discours sur la bulle pour évincer des concurrents plus faibles, les sprinters restent moins assurés qu’auparavant.
Le camp des sceptiques connaît une certaine audience. Des voix comme celle de Gary Marcus soulignent un décalage : OpenAI a engagé 1 400 milliards de dollars en dépenses mais réalise seulement 13 milliards (ou jusqu’à 20 milliards selon certains) de chiffre d’affaires annuel. Un rapport du MIT révèle que 95 % des organisations n’ont encore observé aucun retour mesurable de leurs projets d’IA générative. Les médias grand public évoquent de plus en plus une possible correction, citant des pratiques financières créatives rappelant la Grande Récession. Plusieurs responsables politiques, dont le gouverneur de Floride Ron DeSantis, adoptent des positions critiques à l’égard de l’IA, parfois dans une logique de préparation électorale. Plus inquiétant encore, le marché obligataire manifeste une prudence accrue quant à la capacité de remboursement.
Avec un ratio dette publique américaine sur PIB environ double de ce qu’il était avant la crise financière de 2008, une correction pourrait provoquer un choc économique majeur, même si la valeur long terme de l’IA se maintient. Gita Gopinath, ex-économiste en chef du FMI, estime que cette correction effacerait 20 000 milliards de dollars de richesse pour les ménages américains, avec un impact particulièrement concentré aux États-Unis.
Les marathoners, quant à eux, reconnaissent le risque d’une correction douloureuse à court terme, mais restent convaincus que l’IA apportera des bénéfices importants, voire transformateurs, sur le long terme. Ils citent, entre autres, des études montrant des gains de productivité substantiels grâce à l’IA générative, ainsi qu’une chute spectaculaire des coûts pour l’utilisation des modèles à la puissance de ChatGPT-3.5. Selon eux, même si les gains marginaux en performance peuvent plafonner, l’amélioration sectorielle de la productivité reste possible. Cette approche « IA comme technologie ordinaire », défendue par des experts comme Arvind Narayanan et Sayash Kapoor, imagine une adoption progressive avec des effets économiques durables malgré des difficultés initiales.
Jason Furman, ancien président du Council of Economic Advisers, avertit que parler de « bulle » serait peu précis. Il envisage plutôt une courbe en J, où l’adoption initiale de l’IA pourrait engendrer un recul de la productivité à court terme, avant une forte croissance des rendements à long terme. Cependant, si la partie descendante de cette courbe est trop abrupte, les conséquences pourraient être sévères.
L’IA est déjà une technologie puissante, avec un potentiel de transformation durable. Les États-Unis doivent se préparer à une compétition prolongée avec Pékin, sans faire de concessions technologiques ou géopolitiques même en cas de correction douloureuse.
Les conséquences d’une correction du marché
La nature exacte d’une correction — bulle, courbe en J, ou autre — est difficile à anticiper, mais elle pourrait renforcer l’influence de Pékin face à Washington. En cas de récession, les autorités américaines seront sous pression politique accrue, liée notamment à la hausse du chômage et aux risques de contagion financière. Le renforcement des liens économiques avec la Chine, deuxième puissance mondiale, sera envisagé avec force. Pékin cherchera alors à alléger les restrictions à l’exportation des semi-conducteurs avancés et autres technologies.
Si une offre excédentaire de puces devait apparaître, les appels à assouplir les contrôles et à « conclure un accord » se feraient entendre plus fort. Les avis sont partagés sur la probabilité d’un surplus : certains analystes considèrent cette option comme probable, d’autres demeurent optimistes. Mais si la correction affaiblit la demande, ce surplus deviendrait très probable, comprimant les marges des fabricants. En août 2025, dans une démarche inédite, l’administration Trump avait approuvé des licences d’exportation pour les puces d’inférence Nvidia H20 et AMD MI308 à condition que les entreprises reversent 15 % de leurs revenus chinois au gouvernement américain. Les fabricants continuent d’exhorter le gouvernement à alléger ces restrictions, organisant même des conférences à Washington en marge des négociations entre Xi Jinping et Donald Trump.
Dans ce contexte, de nombreux acteurs américains plaideront pour une relaxation des contrôles sur les puces d’inférence, arguant que la vente de semi-conducteurs moins avancés soutiendrait une industrie domestique essentielle sans compromettre l’avantage innovant des États-Unis, et encouragerait même des dépendances technologiques favorables aux États-Unis. Toutefois, la vente de puces d’inférence ou surtout de puces d’entraînement à la Chine porterait une atteinte sévère à la sécurité nationale américaine.
Bien que les puces d’inférence soient moins sensibles que celles utilisées pour l’entraînement des modèles d’IA, elles pourraient être recyclées pour affiner ces derniers. Des membres de l’administration ont aussi évoqué la possibilité de vendre les puces H200, beaucoup plus puissantes, capables d’inférence comme d’entraînement. Chris McGuire du Council on Foreign Relations souligne que la puce H200 dépasse neuf fois les seuils actuels des contrôles à l’exportation américains. Ces puces capables d’inférence renforceraient l’avance militaire chinoise dans des domaines de « l’intelligence artificielle physique », notamment la robotique et des systèmes sans pilote tels que les quadrupèdes ou les grands véhicules sous-marins autonomes. Vendre ces technologies à l’un des plus redoutables rivaux militaires des États-Unis, même en période de crise économique, serait imprudent.
La vente de puces plus avancées de formation serait encore plus dangereuse, mais elle ne peut être exclue. Avant son sommet d’automne avec Xi Jinping, Donald Trump avait évoqué publiquement l’idée d’exporter des versions dégradées des puces Blackwell d’entraînement de Nvidia vers la Chine, avant de s’y opposer face à la résistance de ses conseillers et des spécialistes du Congrès.
Le secteur fait valoir que ces ventes favoriseraient la dépendance chinoise à la technologie américaine, mais cette hypothèse paraît peu vraisemblable au regard de la stratégie industrielle de Pékin, dont les objectifs sont au contraire de s’émanciper. En automobile, batteries, panneaux solaires ou minerais stratégiques, la Chine applique des politiques agressives de transfert de technologie, d’industrialisation à grande échelle et de mise hors-jeu des concurrents étrangers. L’IA est au cœur du plan « Made in China 2025 » et du « Plan de développement de la nouvelle génération d’intelligence artificielle » de 2017, qui vise à faire de la Chine la puissance mondiale dominante en IA d’ici 2030. Xi Jinping souligne lui-même que l’IA est une technologie stratégique incontournable pour la prochaine révolution industrielle. Pékin cherche donc à remplacer la technologie américaine plutôt qu’à en rester dépendant.
Quelles que soient ses déclarations publiques, la Chine cherche à acquérir des puces avancées soumises aux contrôles américains. Selon les principaux coûts identifiés pour le développement des modèles — chercheurs, puces accélératrices, autres composants serveurs, interconnexions de clusters et énergie — les puces accélératrices sont le principal goulot d’étranglement pour la Chine.
Si la Chine obtient assez de puces avancées, sa stratégie de développement de l’IA pourrait évoluer. Jusqu’ici, sa politique industrielle privilégie l’adoption sectorielle plutôt que la création de modèles de pointe, notamment en raison des contraintes liées aux puces. Si les contrôles américains sont assouplis, Pékin serait alors en mesure de tenter un véritable « sprint » vers une intelligence artificielle générale.
Même si la Chine ne s’engageait pas pleinement dans la course à l’intelligence générale, ou si les capacités des modèles atteignaient un palier, elle pourrait utiliser les puces avancées pour développer le modèle d’IA le plus puissant surpassant les concurrents américains. Ses services de renseignement gagneraient ainsi un outil majeur pour la collecte et l’influence, d’autant plus que la loi chinoise sur le renseignement de 2017 oblige tous les citoyens et organisations à « soutenir, assister et coopérer aux efforts nationaux de renseignement ».
Si l’IA s’avérait véritablement transformative et si l’IAG est accessible, la domination sectorielle chinoise assurerait à Pékin un leadership mondial permanent. Au regard des antécédents du Parti communiste chinois en matière de gestion des crises – pandémie de Covid-19, épidémie de SRAS en 2003 – les conséquences de ce leadership pourraient être considérables.
Taïwan, un « pion » de négociation ?
Une correction de marché de l’IA mettrait Taïwan à rude épreuve, notamment car la politique étrangère américaine tend de plus en plus vers une approche transactionnelle, éloignée des intérêts nationaux stratégiques traditionnels. Une récession liée à l’IA et un surplus de puces diminueraient simultanément le levier de Taipei tout en renforçant celui de Pékin.
Une crise IA américaine recentrerait les relations sur la Chine, diminuant la valeur stratégique et commerciale des exportations de puces taïwanaises.
Un excédent de puces frapperait durement Taïwan. L’industrie des semi-conducteurs représentait 13 à 15 % du PIB en 2023, avant le boom récent. Plus de 317 000 personnes y travaillent directement, soit environ 3 % de la population active. Cette correction aurait donc des implications majeures sur l’économie intérieure et la stabilité politique taïwanaise.
Au-delà des effets économiques, le plus grand risque est sans doute l’utilisation possible de Taïwan comme levier dans les négociations américano-chinoises. La politique américaine étant de plus en plus pragmatique et certains décideurs peu attachés à la démocratie taïwanaise, tandis que l’économie chinoise reste plus de vingt fois plus importante que celle de Taïwan, une correction IA pourrait en effet exposer Taïwan à un danger inédit. Si les contrôles sur les puces sont relâchés, la Chine deviendrait leader technologique mondial. Par ailleurs, Washington pourrait céder à la tentation de négocier Taïwan contre Pékin en cas de récession.
Pour éviter cet avenir, Taïwan et ses alliés doivent rappeler que l’île a une valeur stratégique bien au-delà des puces. Sa position géographique, son économie avancée et son expertise technologique en font un acteur clé. Même en faisant abstraction des valeurs partagées, une absorption de Taïwan par la Chine modifierait sensiblement l’équilibre des forces en Indo-Pacifique, favorisant Pékin. Nombre d’alliés des États-Unis pourraient se repositionner face à un leader affaibli et un hégémon émergent, laissant Washington isolé face à un adversaire puissant combinant les ressources chinoises et taïwanaises.
Ce que Taïwan peut faire dès maintenant
Chacun des trois camps – sprinters, marathoners, sceptiques – pourrait avoir raison à long terme, mais les décideurs doivent envisager dès aujourd’hui comment réagir à une correction imminente. Les responsables taïwanais devront aussi composer avec la complexité du processus politique américain, les risques liés au détroit de Taïwan et leurs propres divisions internes.
Taïwan peut renforcer durablement sa résilience en adoptant dès maintenant des mesures adaptées, indépendamment de la correction IA. La loi actuelle limitant la dette publique à 40,6 % du PIB est inappropriée face aux défis sécuritaires et énergétiques manifestes. Malgré une forte polarisation interne, les élites devront comprendre qu’elles seront mieux protégées dans une démocratie constitutionnelle que sous le régime communiste chinois.
Des avancées ont déjà été accomplies, mais elles restent insuffisantes. La dépense de défense devrait passer de 1,9 % du PIB en 2021 à 5 % d’ici 2030, mais il faudra aussi investir dans une « grande quantité de petites initiatives », adoptant une stratégie dite du « porc-épic » pour développer une capacité asymétrique face à la marine chinoise.
De même, la sécurité énergétique peut être améliorée par une approche « tout azimut » mêlant nucléaire, gaz naturel liquéfié, renouvelables, pétrole pour la production et le transport, et charbon lorsque nécessaire.
Anticiper une correction du marché
Face à une correction, la réaction américaine sera décisive. Des intérêts importants plaideront pour un assouplissement des contrôles à l’exportation et un affaiblissement du soutien à Taïwan — des choix qui pourraient conférer le leadership technologique et hégémonique aux communistes chinois.
Plusieurs mesures bipartites peuvent être adoptées immédiatement pour limiter les risques sur la sécurité nationale en cas de correction. L’adoption de la garantie d’accès à l’innovation pour l’IA assurera un accès prioritaire des entreprises américaines aux semi-conducteurs de pointe. La législation pourrait également fixer un seuil légal minimal pour les contrôles à l’exportation, renforçant leur pérennité. Élargir significativement le budget du Bureau of Industry and Security ralentirait par ailleurs les avancées militaires et technologiques chinoises. Enfin, députés et sénateurs peuvent marquer leur soutien à Taïwan en rejoignant les Caucus dédiés au Sénat et à la Chambre, privilégiant un soutien concret à l’île plutôt que des gestes symboliques, tout en assumant la contrariété que cela pourrait provoquer à Pékin.
Résister à la tentation d’assouplir les contrôles à l’export et à toute concession sur Taïwan exigera une mobilisation complète de la communauté de la sécurité nationale américaine. Mais si les États-Unis et leurs alliés parviennent à surmonter les difficultés liées à une correction du marché IA, un monde plus stable et équilibré pourrait en émerger.