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Lors d’un événement organisé aujourd’hui aux Officine Farneto à Rome, Leonardo a dévoilé Michelangelo, une nouvelle approche européenne de la défense aérienne et antimissile fondée sur la fusion de données en temps réel et une prise de décision assistée par intelligence artificielle.

Le directeur général Roberto Cingolani a présenté un exposé technique dense, soulignant à la fois l’ampleur croissante des menaces et la nécessité impérative d’une réorganisation industrielle pour y répondre efficacement.

Dès le début, Cingolani a insisté sur le fait que Michelangelo serait conçu avec les forces armées et non simplement livré à ces dernières. « Le projet que nous présentons aujourd’hui deviendra une équipe de projet intégrée », a-t-il affirmé. « Ce sera une équipe mixte rassemblant tous les projets militaires de Leonardo. Ce sont eux qui concevront cette nouvelle architecture Michelangelo, basée sur les besoins de nos forces de défense. »

Il a mis en garde contre ce qu’il perçoit comme un problème culturel persistant dans le développement technologique européen. « L’erreur principale serait de croire que nous créons une technologie comparable à un téléphone mobile tendance. C’est de la technologie grand public. Or, la technologie dont dépend la sécurité de l’Europe ne peut être conçue qu’avec les forces armées. »

La majeure partie de son exposé portait sur un véritable concept opérationnel multi-domaine. Cingolani a rappelé que les doctrines plus anciennes maintenaient les moyens terrestres, aériens et maritimes compartimentés. « Selon les technologies et doctrines passées, ces moyens ne communiquaient pas entre eux. Chacun avait sa mission au sol, dans les airs ou en mer. » L’objectif de Michelangelo est de construire la couche de connexion absente dans ces doctrines. « Le multi-domaine consiste à réunir la politique industrielle afin de disposer d’un portefeuille de plateformes flottantes, terrestres, aériennes ou spatiales. »

Il a expliqué que Leonardo avait passé les trois dernières années à reconstruire ce portefeuille cohérent. Il a cité notamment la coentreprise de drones capable de transporter des charges de dix tonnes, le programme de chars nouvelle génération avec Rheinmetall, le partenariat GCAP sur un avion de combat de sixième génération avec le Japon et le Royaume-Uni, ainsi que des programmes satellitaires avec la France. Pourtant, selon lui, le matériel n’est plus le facteur limitant. « Le matériel est globalement suffisant. Ce qui manque pour rendre ce multi-domaine interopérable, c’est que les plateformes doivent être interconnectées, communiquer entre elles et être interchangeables. »

L’argument opérationnel était sans équivoque. L’Europe doit passer de la chaîne de destruction traditionnelle (kill chain) à un réseau de destruction distribué (kill web). « Nous devons pouvoir détecter une menace, l’identifier, comprendre son origine, la suivre, la traquer et décider comment la neutraliser », a-t-il exposé. « Cela peut être un navire ou un avion, l’essentiel est de choisir l’option la plus efficace pour stopper la menace. » Il a comparé ce fonctionnement à un orchestre où la force réside dans la synchronisation des instruments plus que dans chacun pris isolément.

Pour illustrer les enjeux, il est revenu à plusieurs reprises sur des conflits récents. « De jeunes soldats ont fixé un demi-kilo d’explosifs sur des drones initialement conçus pour la prise de vue, connectés à Starlink. Ils pilotaient ces drones via mobile pour neutraliser des chars valant 20 millions d’euros. » Il a considéré cet exemple comme un jalon de ce qui vient. « On pense que c’est terminé, mais ce n’est que le début. Nous enregistrons 18 000 cas d’attaques hybrides par an. »

Il a également abordé la physique des systèmes hypersoniques. « Des missiles qui suivent une trajectoire courbe atteignant des vitesses de 20 à 25 Mach, soit environ 5 à 6 kilomètres par seconde. En cours de vol, ils se déploient pour attaquer plusieurs points. Le facteur temps est crucial. » Son message est clair : les temps d’alerte et d’interception européens sont insuffisants. « Rome peut être frappée en quelques centaines de secondes, et actuellement, nous aurions du mal à nous défendre. »

Les exigences techniques posées pour Michelangelo reflètent ce rythme. « Nous parlons ici de centaines de téraoctets par seconde », a-t-il précisé en décrivant la masse de données générées par radars, satellites et capteurs infrarouges combinés. Le problème ne réside pas dans les capteurs disponibles mais dans la capacité humaine à traiter ces flux. « Quand on dispose de 180 secondes et que sept personnes doivent se coordonner pour prendre une décision, cela peut fonctionner pour un missile unique, pas pour vingt. » Michelangelo repose donc fortement sur l’intelligence artificielle pour trier, stocker, analyser et anticiper. « Une intelligence artificielle exécutera en un temps record ce que nous faisons aujourd’hui grâce à des opérateurs humains. »

« Vous ne pouvez pas confier la gestion de ces données à Amazon ou Google. Nous voulons notre propre IA, contrôlée par nos équipes, pour protéger notre territoire européen. »

Cingolani a aussi précisé que Michelangelo s’inscrit dans la structure de commandement de l’OTAN plutôt qu’en marge de celle-ci. « Tout ce que nous montrons est conçu pour être compatible avec les standards OTAN et conforme au commandement et contrôle », a-t-il indiqué. L’idée est de créer une couche unificatrice capable d’intégrer des unités issues d’États aux parcs très diversifiés. « Si un pays d’Europe de l’Est ne peut acquérir des F-35 ou des batteries Patriot, mais possède un missile, nous pouvons l’intégrer au dôme Michelangelo en lui ajoutant les capacités de communication selon les protocoles et doctrines de l’OTAN. »

Cette inclusion poursuit un but stratégique : « Ces bulles vues précédemment deviennent un dôme unique », a illustré Cingolani. Selon lui, la densité du bouclier ne sera crédible que si chaque pays contributeur alimente la toile de défense collective.

« Nous disposons des données, des logiciels, de l’intelligence artificielle et du matériel. Nous sommes les seuls à pouvoir proposer un projet aussi ambitieux. » Il a cité un exercice récent au large de la Crète qui a démontré la capacité de Leonardo à intercepter des cibles très rapides, preuve que ses systèmes de détection et de réaction répondent aux attentes de l’OTAN.

Enfin, il a souligné la dimension éthique sous-jacente à toute son intervention. « Nous n’utiliserons pas d’intelligence artificielle contraire à l’éthique. Nos adversaires, eux, n’en ont que faire. Si nous voulons respecter les règles éthiques des sociétés occidentales, nous devons développer ces technologies. »

Michelangelo reste aujourd’hui une architecture conceptuelle, non un système entièrement déployé. Les défis techniques liés à la latence, à la fusion des capteurs et au contrôle de tir multi-domaine sont majeurs, tout comme les négociations politiques indispensables pour intégrer les moyens nationaux dans une couche décisionnelle partagée. Pourtant, ce concept rejoint les préoccupations déjà exprimées au sein de l’OTAN concernant la fragmentation et les délais de réaction.

Leonardo positionne Michelangelo comme un accélérateur pragmatique du projet européen Sky Shield, plutôt qu’une alternative concurrente. Cingolani a souligné qu’il s’agit d’un programme industriel avec une gouvernance clairement établie et des travaux en cours immédiats. « À l’heure actuelle, certaines initiatives restent sur le papier. C’est un projet industriel opérationnel, et nous espérons que les appels d’offres permettront d’en accélérer la mise en œuvre. » Il a mis en regard cette dynamique avec la lenteur habituelle de la coopération européenne en matière de défense. « Les programmes européens prennent beaucoup de temps, et comme toujours, le principal problème est de déterminer qui fait quoi. Chez nous, les rôles sont clairs. » Il a également reconnu les difficultés persistantes sur le continent.

« Nous savons que certains programmes européens sont au point mort après des délais interminables. Nous avons donc décidé d’agir au niveau national, en mettant les résultats à disposition de l’Europe. C’est un programme ouvert, y compris d’un point de vue technologique. » Son message reste que Michelangelo vise à renforcer, non remplacer, les efforts collectifs existants. « Ce que nous proposons est complémentaire. Il ne s’agit pas de remplacer quoi que ce soit. Nous pouvons développer des logiciels et du matériel qui ajoutent des couches de communication sur des moyens existants, ce qui sera utile aussi pour les autres programmes. »

Reste la grande question que Cingolani lui-même ne peut résoudre : les gouvernements européens dépasseront-ils les déclarations de principe pour financer vraiment le niveau d’intégration nécessaire à ce projet ambitieux ?