Le Portugal fait un pas décisif dans la modernisation de ses capacités antichars avec le lancement d’un premier atelier dédié au système de missiles guidés Spike. Cette initiative marque l’intégration progressive de cette arme de nouvelle génération dans la future force terrestre portugaise à l’horizon 2045.
Organisé au Camp militaire de Santa Margarida, cet atelier a été animé par des experts d’EuroSpike, avec l’appui de l’Agence de soutien et d’acquisition de l’OTAN (NSPA). Il a réuni le Centre d’entraînement tactique, de simulation et de certification de l’armée portugaise ainsi que les soldats des unités appelées à opérer le système Spike. Cette première étape visait à établir un cadre global pour le déploiement du missile, incluant les exigences techniques, les processus d’acquisition, ainsi que les standards de maintenance et de formation, afin d’assurer une mise en service rapide dès le début des livraisons.
Cette opération s’inscrit dans une longue histoire d’acquisitions. Le Portugal équipait jusqu’ici ses forces avec le missile guidé par fil MILAN m/94, dont 68 lanceurs et 799 missiles sont encore en stock. Cependant, face à l’évolution des menaces, en particulier la généralisation des blindages réactifs explosifs et des systèmes de protection active sur les chars modernes, le MILAN est désormais obsolète. En 2022, le ministère de la Défense nationale consacrait 19,9 millions d’euros, dans le cadre de la Loi de programmation militaire, pour remplacer ce missile par un système antichar plus performant.
Les sources publiques mentionnent désormais la sélection du système Rafael EuroSpike pour la période 2024-2025, avec des livraisons prévues à partir de 2026 sous la gestion de la NSPA. Le détail des quantités et le montant du contrat n’ont pas encore été communiqués par Lisbonne.
Un missile de dernière génération pour l’armée portugaise
Le Spike figure parmi les familles de missiles antichars les plus avancées de l’OTAN. Il s’agit d’une arme à guidage électro-optique de quatrième à cinquième génération, dotée d’une charge creuse tandem HEAT et d’un système de guidage dual CCD et infrarouge. Le Spike peut être utilisé en mode “tire et oublie” classique, ou en mode guidage depuis le sol grâce à une liaison en fibre optique permettant de suivre et d’orienter en temps réel le missile après le tir.
EuroSpike et Rafael décrivent la version actuelle LR2 comme un missile de 13 kilogrammes, capable d’atteindre une portée de 5,5 kilomètres. Il dispose d’un profil d’attaque précis, de plusieurs types de charges utiles sélectionnables et de modes de tir multiples, y compris la capacité d’attaquer des cibles préprogrammées hors de la ligne de vue du tireur.
Bien que l’armée portugaise n’ait pas précisé publiquement le modèle exact, les délais et les indications de la NSPA laissent fortement supposer le choix d’une configuration LR2 adaptée à l’équipement futur de véhicules blindés avec tourelles, mais aussi déployable sur lanceurs tripodes.

Une composante clé de la Force Terrestre 2045
Le système Spike ne se limite pas à un simple remplacement du MILAN dans le cadre de la modernisation de l’armée portugaise. Le plan Force Terrestre 2045 prévoit la réorganisation des brigades légères, moyennes et mécanisées, avec l’arrivée de nouveaux véhicules blindés Boxer 8×8, des véhicules de combat d’infanterie à chenilles, et de l’artillerie moderne de calibre 155 mm. Ces évolutions visent à renforcer la capacité de combat de haute intensité du Portugal et sa contribution à la défense des flancs de l’OTAN, dans un contexte de menace réalignée depuis l’invasion russe en Ukraine.
Dans ce cadre, un missile de précision à longue portée de 5,5 kilomètres, guidé par l’opérateur en temps réel, permet aux équipes antichar portugaises de soutenir les manœuvres des chars Leopard 2A6 et des futurs véhicules d’infanterie blindés à partir de positions protégées. Il offre la possibilité d’intervenir contre des cibles camouflées ou retranchées, telles que bunkers et fortifications urbaines, avec une précision élevée et un risque minimal de dommages collatéraux.
Ce nouveau système devrait être déployé au niveau des brigades et bataillons, en complément des missiles courts M72 et Carl Gustav, ainsi que du système TOW 2 d’une portée plus importante déjà en service sur les plateformes M113 et Pandur II. Grâce au Spike, les pelotons portugais pourront engager non seulement des chars et véhicules blindés lourds, mais aussi des hélicoptères en vol stationnaire à des distances jusqu’alors accessibles uniquement à l’artillerie. La liaison en fibre optique donne également la capacité d’interrompre ou de rediriger le missile en cas de changement tactique. Ainsi, l’atelier de Santa Margarida inclut autant une adaptation tactique que la formation à la manipulation du lanceur.
Un engagement aux côtés d’une large communauté d’utilisateurs
Le choix du Spike connecte le Portugal à une vaste communauté internationale d’utilisateurs. Plus de quarante forces armées dans le monde ont acquis des missiles de cette famille, de l’Australie à la Finlande, en passant par l’Inde et la Corée du Sud. En Europe, l’Allemagne, l’Italie, le Danemark et la Suisse utilisent le Spike LR2 sur tripodes, véhicules blindés et hélicoptères, tandis que le Brésil a débuté la réception de ses premiers missiles LR2 pour ses unités antichars mécanisées. Au sommet de la gamme, l’armée américaine intègre le Spike NLOS sur ses hélicoptères AH-64E Apache avec une capacité de frappe de précision allant jusqu’à 32 kilomètres. Cette adoption renforce la position du système en tant que standard de facto au sein de l’OTAN pour les feux antichars et de précision longue portée.
Pour l’armée portugaise, le programme Spike représente un test majeur de la capacité de la Force Terrestre 2045 à transformer rapidement ses projets en capacités opérationnelles concrètes. Si l’acquisition se déroule comme prévu, soutenue par la NSPA, et si le centre d’entraînement de Santa Margarida, le CEMTEx et le centre tactique parviennent à accélérer la maîtrise du système, le Portugal passera en une étape d’un missile guidé par fil datant des années 1970 à un écosystème antichar connecté de cinquième génération, renforçant ainsi sa contribution à la dissuasion terrestre de l’OTAN.
Evan Lerouvillois