Le crash tragique d’un avion de chasse Tejas de l’Indian Air Force (IAF) lors du Salon aéronautique de Dubaï le 21 novembre, qui a coûté la vie au commandant de bord Namansh Syal, a non seulement plongé le pays dans le deuil, mais a également déclenché une vive polémique autour d’Anand Mahindra. Président du groupe Mahindra et fervent défenseur de la production de défense indigène, il s’est retrouvé au cœur de la controverse après un message publié sur X, bouleversant mais jugé insensible, dans lequel il qualifiait cet accident de « revers » pour le programme Tejas.
Son message, qui a rapidement recueilli plus de 11 000 mentions « J’aime » et des centaines de réponses, débute par des condoléances sincères : « Avant tout, nous pleurons la perte tragique de notre pilote lors de la démonstration du Tejas au salon de Dubaï. Nos pensées et prières accompagnent la famille, les amis et les collègues qui traversent cette perte inimaginable. »
Mahindra enchaîne ensuite sur une réflexion plus large concernant les ambitions aéronautiques de l’Inde, reconnaissant que ce crash porte un coup à la « confiance mondiale » dans ce chasseur indigène, tout en appelant à la résilience : « Les revers ne nous définissent pas. Notre réponse oui. Le parcours de l’Inde vers l’autonomie dans l’aéronautique est trop important, trop durement acquis et porteur de trop de potentiel pour être ébranlé. »
Il conclut en rendant hommage aux « individus courageux qui mettent leur vie en jeu », en référence au sacrifice du commandant Syal lors d’une manœuvre à basse altitude à haut risque, qu’expert·e·s soupçonnent d’avoir entraîné un possible blackout dû aux forces G.
Si ce message se voulait un appel à soutenir l’initiative Atmanirbhar Bharat (l’autonomie nationale) dans le domaine de la défense, il a suscité de nombreuses critiques virulentes de la part de vétérans, analystes et passionnés de défense indiens. Plusieurs accusent Anand Mahindra – dont la division Mahindra Aerospace s’investit dans les drones et les aérostructures, en concurrence avec l’entreprise publique Hindustan Aeronautics Limited (HAL) – d’opportunisme et d’imprudence. « Très mesquin de la part d’Anand Mahindra d’exploiter le crash du Tejas pour promouvoir indirectement sa propre défense Mahindra. ‘Un revers pour le programme’ : cette phrase était déplacée », tweetait un internaute, un sentiment largement partagé au sein des forums dédiés à la défense.
La polémique s’est amplifiée sur des plateformes comme Reddit, notamment sur le subreddit r/IndianDefense, où les discussions déploraient le mauvais timing : « Perdre un avion avant sa première mission de combat, c’est un échec incroyable… La corruption au sein de HAL et du gouvernement indien est immense. Le ‘Made in India’ est un non-sens total. Presque tout ce qui est fabriqué en Inde est pareil. Les voitures et SUV Mahindra ont une fiabilité déplorable. »
Un autre fil de discussion relevait une forme d’hypocrisie, évoquant des accidents similaires de F-16 ou F-35 lors d’autres salons, mais s’interrogeait sur l’impact amplificateur des propos de Mahindra au moment où le Tejas est particulièrement vulnérable. Pour beaucoup, la véritable blessure était la présentation du crash comme un « revers » pour les exportations et la confiance internationale dans l’appareil, une narration que certains experts craignent pouvoir freiner les ambitions commerciales de HAL en Asie du Sud-Est et en Afrique.
« Un crash envoie un signal tout à fait inverse : un échec dramatique », observait un expert cité par l’agence Reuters. Cependant, nombreux sont ceux qui reprochent à Anand Mahindra, en tant qu’acteur privé intéressé par les retombées dans la défense, d’avoir amplifié une telle perception dans un moment de deuil, ce qui a été interprété comme une forme d’affront corporatif plus que d’un acte de solidarité. Sur X, les commentaires variaient de critiques mesurées (« Concentrez-vous d’abord sur la famille, pas sur le programme ») à un mépris plus direct (« Utiliser la mort d’un pilote pour promouvoir l’autonomie nationale ? Très classe, surtout venant de quelqu’un dont le groupe fait pression pour des contrats avec HAL »).
Le message d’Anand Mahindra intervient dans une année particulièrement éprouvante pour l’aviation de l’IAF, marquée par plusieurs accidents lors de démonstrations aériennes, un aspect souligné par certains soutiens. Ces derniers rappellent aussi que des tragédies similaires ont concerné des Sukhoi Su-30 et MiG-29. Néanmoins, cette controverse révèle des tensions plus profondes au sein de l’écosystème de la défense en Inde : un affrontement latent entre les géants publics comme HAL et les innovateurs privés tels que Mahindra, acteur clé de la campagne « Make in India » tout en participant à des appels d’offres pour les drones et sous-systèmes.
Alors qu’une équipe de l’Indian Air Force collabore avec les enquêteurs émiratis à Dubaï, sans qu’aucune malveillance ne soit suspectée, l’attention reste centrée sur l’hommage rendu à Namansh Syal, dont les restes ont été rapatriés avec honneurs militaires complets à la base aérienne de Sulur. Le ministre de la Défense Rajnath Singh et le chef de l’opposition Rahul Gandhi ont mené les hommages, mettant l’accent sur le courage du pilote plutôt que sur le destin de l’appareil. Pour Anand Mahindra, dont le groupe a renforcé ses liens avec des acteurs mondiaux comme Lockheed Martin et Boeing, cet épisode rappelle la dure réalité du secteur de la défense indien : dans cet univers à enjeux élevés, même des mots bien intentionnés peuvent heurter et s’écraser au cœur du chagrin.