La défense aérienne au sol s’impose comme une priorité d’acquisition majeure de cette décennie, alors que les dirigeants militaires et politiques européens s’inquiètent de plus en plus de l’ampleur et de la diversité des menaces aériennes révélées par la guerre en Ukraine. Cette préoccupation reflète une réalité : bon nombre d’États européens ne disposent pas de quantités significatives de systèmes modernes de défense aérienne, et la valeur dissuasive de ces capacités s’est érodée avec la diminution des stocks depuis la fin de la guerre froide.
Pour combler ce déficit, plusieurs pays ont déjà lancé d’importants programmes d’acquisition afin de reconstituer, voire de reconstruire totalement leurs capacités souveraines de défense aérienne. Si les systèmes à longue portée (LRAD) tels que PATRIOT attirent souvent l’attention, les systèmes de défense très courte portée (VSHORAD) et courte portée (SHORAD) restent les plus adaptés à la protection des formations terrestres. Contrairement à l’époque de la guerre froide, les planificateurs doivent désormais faire face à une menace élargie incluant non seulement les avions à voilure fixe ou tournante et les missiles de croisière, mais aussi une large gamme de drones, allant des quadricoptères de moins de 10 kg (groupe 1) aux plates-formes ISTAR (renseignement, surveillance, acquisition de cible et reconnaissance) à haute altitude, en passant par les munitions d’attaque unidirectionnelle (OWA) produites en masse.
Répondre à ce défi impose aux forces terrestres de déployer des quantités bien plus importantes de systèmes de défense aérienne au sol qu’au cours des trente dernières années. Ces systèmes doivent être suffisamment mobiles pour accompagner des unités éclatées, mais aussi, et surtout, proposer un mode d’engagement rentable face à des menaces aériennes de plus en plus économiques. Pour atteindre cet équilibre, il faudra raccourcir les cycles d’acquisition, favoriser les solutions « sur étagère » et résister à la tentation de systèmes sur-mesure ou excessivement complexes.
La défense aérienne dans les forces armées
La défense aérienne regroupe un ensemble de mesures destinées à dissuader, perturber ou détruire les activités aériennes hostiles. Selon le ministère britannique de la Défense (MoD), il s’agit d’efforts visant à « neutraliser ou réduire l’efficacité des menaces aériennes et de missiles ennemis par des moyens actifs ou passifs », employant divers moyens.
Les actifs au sol constituent la colonne vertébrale de nombreuses postures nationales de défense aérienne. Presque chaque armée dispose d’une composante terrestre, mais toutes ne possèdent pas suffisamment de composantes aériennes ou navales capables de prendre en charge cette responsabilité. Typiquement, les systèmes V/SHORAD sont assignés aux formations terrestres, tandis que les systèmes à moyenne (MRAD) ou longue portée (LRAD) sont souvent placés sous contrôle commun ou aérien, même s’ils sont basés au sol.
En pratique, la répartition des responsabilités varie fortement. Par exemple, les forces armées britanniques reposent largement sur leurs moyens aériens et navals pour la défense du territoire, les systèmes au sol assurant uniquement une défense ponctuelle. L’armée britannique utilise le missile léger multimission (LMM) et le système sol-air Sky Sabre basé sur le missile CAMM, mais leur nombre reste insuffisant pour couvrir pleinement les formations terrestres déployées. En cas de conflit de haute intensité, l’armée devra compter sur la Royal Air Force pour contrôler l’espace aérien ou pour détourner ses moyens aériens afin de soutenir les unités terrestres en défense contre-air — un pari risqué face à un adversaire de même niveau.
Cette situation n’est pas unique au Royaume-Uni. De nombreuses armées de l’OTAN ont réduit ou dissous leurs unités dédiées à la défense aérienne après la guerre froide. Le renforcement des capacités organiques de défense aérienne s’impose donc comme un thème récurrent dans les programmes de réarmement occidentaux.
Il est crucial que la défense aérienne ne soit pas concentrée uniquement au sein des composantes aériennes ou navales. La décentralisation des responsabilités augmente le nombre d’actifs disponibles, mais ne doit pas engendrer de complaisance au sein des différentes branches. Face à la persistance et à la prolifération des menaces à basse altitude — notamment les drones et les munitions persistantes — les formations terrestres nécessitent des mesures de défense aérienne organiques. Cela implique non seulement des unités SHORAD dédiées, mais aussi l’intégration de capacités secondaires sur un éventail plus large de systèmes terrestres, incluant des capteurs anti-drones (C-UAV), des systèmes « soft-kill » et « hard-kill » ainsi que des équipes MANPADS distribuées.
Une défense en couches dans un environnement de menace complexe
L’environnement actuel est caractérisé par une densité élevée de munitions guidées et de plateformes sans pilote, facilité par la réduction des coûts de conception et production de ces objets aériens. Les forces terrestres doivent faire face à une large gamme de menaces, variable en taille, vitesse, altitude et létalité. Aucun système unique ne peut couvrir l’ensemble du spectre, rendant une architecture de défense aérienne en couches indispensable : une combinaison de VSHORAD, SHORAD et l’accès à des moyens MRAD ou LRAD conjoints.
VSHORAD
La défense aérienne très courte portée (VSHORAD) constitue la dernière couche de protection des forces terrestres, couvrant des portées d’engagement allant de quelques dizaines de mètres à plus de 5 km, selon les définitions parfois étendues jusqu’à 8 ou 10 km. Cette couche ne repose pas uniquement sur des effecteurs cinétiques : les moyens de guerre électronique (GE), tels que les brouilleurs fixes et portatifs, ont montré leur efficacité contre la prolifération des micro-drones sans fil observée en Ukraine, en perturbant leurs liaisons de commande et transmissions vidéo.
Les options comprennent des armes légères équipées de systèmes de commande de tir miniaturisés comme SMASH, des mitrailleuses et canons de calibre moyen, des missiles portables comme les MANPADS, ainsi que des systèmes émergents utilisant des lasers à haute énergie (HEL) ou des micro-ondes à haute puissance (HPM). La disponibilité croissante de ces technologies permet à des unités non spécialistes de disposer d’une défense VSHORAD crédible sans dépendre uniquement d’unités dédiées.
SHORAD
Les unités SHORAD étendent les portées d’engagement de 8 à environ 25 km, bien que cette limite varie selon les classifications. Les systèmes dans cette catégorie utilisent généralement des missiles plus grands que ceux des MANPADS, comme le Tor-M2. Cependant, certains missiles MANPADS modernes offrent des capacités proches de la classe SHORAD. Grâce aux progrès en propulsion, des variantes récentes, telles que le Sungur de Roketsan, atteignent désormais des portées proches de 8 km, dépassant nettement les performances des générations précédentes comme le Stinger, limitées autour de 5 km.
Un exemple représentatif est le NOMADS de Kongsberg Defence & Aerospace, un lanceur autonome monté sur châssis chenillé PMMC G5, équipé de quatre missiles à lancement sol-air dérivés de missiles air-air (IRIS-T SLS, AIM-9X) et d’un radar de recherche et conduite de tir Weibel XENTA-M5. Le système offre la mobilité tout-terrain nécessaire pour accompagner les unités blindées et mécanisées. Le NOMADS revendique une portée d’engagement jusqu’à 15 km avec le missile IRIS-T, ce qui excède légèrement les 12 km revendiqués sur les versions verticales du même missile, probablement grâce à un angle de lancement oblique permettant une trajectoire plus directe.
MRAD
Les capacités de défense moyenne (MRAD) et longue portée (LRAD) ont traditionnellement été placées sous le commandement conjoint ou aérien. Cependant, certains systèmes récents démontrent que des solutions MRAD mobiles et autonomes peuvent désormais s’intégrer au sein des formations terrestres.
À la différence des forces occidentales où les MRAD mobiles sont peu répandus, les développements soviétiques ont historiquement mis l’accent sur leur présence au sein des forces terrestres. Parmi les systèmes modernes, le Spyder All-in-One de Rafael Advanced Defense Systems, monté sur camion, emploie des intercepteurs Python-5, I-Derby SR et ER, avec une portée maximale de 40 km pour les versions I-Derby ER. Ce véhicule intègre un radar à phase sur mât télescopique assurant une détection, un suivi et un engagement autonomes.
Le réarmement V/SHORAD en Europe
À travers l’Europe, de nombreux États réévaluent ou renforcent leurs besoins en défense aérienne, mais des schémas régionaux distincts apparaissent. Un clivage majeur sépare les membres historiques de l’OTAN, qui ont souvent réduit leurs forces de défense aérienne au sol après la guerre froide, des pays admis après 1989, qui conservent une mémoire institutionnelle plus forte de l’intégration soviétique de ces capacités. La Pologne illustre cette dernière tendance.
Plus avancée que la plupart, la Pologne a entamé plus tôt son recapitalisation. Ayant hérité d’un large inventaire de systèmes du Pacte de Varsovie, l’armée polonaise a maintenu la doctrine selon laquelle les forces terrestres doivent disposer d’un vaste éventail de moyens de défense aérienne au sol. Malgré les réformes économiques des années 1990 et 2000, la Pologne a poursuivi la modernisation et le maintien d’une industrie capable de mettre à niveau les systèmes hérités, notamment en adaptant progressivement ces équipements aux standards de l’OTAN.
Le pays dispose ainsi de systèmes V/SHORAD nationaux crédibles, avec les MANPADS Grom et plus récemment Piorun, ces derniers ayant rencontré un succès à l’export auprès des États baltes et de la Norvège.
Dans le cadre du programme Narew, axé sur le MRAD basé sur le missile CAMM-ER, le ministère polonais de la Défense acquiert par ailleurs deux systèmes plus courts pour le rôle V/SHORAD. Le premier, Mała Narew, est un système CAMM classé SHORAD (portée > 25 km), destiné spécifiquement aux unités terrestres de défense aérienne. Le second, Pilica+, associe le canon anti-aérien autopropulsé ZUR-23-2SP Jodek-SP armé de canons de 23 mm et de missiles Grom ou Piorun, ainsi que des lanceurs CAMM.
Alors que les batteries principales du système Narew et les unités PATRIOT relèvent de la Force aérienne pour assurer une défense large et anti-missile, Mała Narew vise explicitement à « couvrir les troupes et installations dans les zones d’opération », selon les termes du MoD polonais. Cette démarche garantit aux formations terrestres une protection mobile – un complément aux systèmes 2K12 Kub et 9K33 Osa déjà transférés en nombre à l’Ukraine et arrivant en fin de cycle de vie.
À l’opposé, l’Allemagne offre un cas différent. Plus nettement que le Royaume-Uni, elle a dissous sa branche spécialisée en défense anti-aérienne terrestre (Heeresflugabwehrtruppe) en 2012. Aujourd’hui, les quelque rares éléments au sol sont limités à des unités anti-aériennes de la Luftwaffe équipées de MANPADS Stinger pour défendre points d’appui et infrastructures sensibles. La responsabilité du moyen et long rayon incombe aussi à la Luftwaffe, qui opère neuf batteries Patriot, dont huit supplémentaires en commande, et qui intégrera prochainement le système IRIS-T SLM. Par conséquent, la Bundeswehr ne dispose actuellement d’aucune capacité SHORAD organique pour protéger ses formations terrestres, devant s’en remettre aux ressources aériennes ou aux alliés de l’OTAN en cas de combat.
Berlin s’attelle toutefois à corriger cette lacune dans le cadre des initiatives de réarmement lancées après le discours de la « Zeitenwende » (tournant) de l’ancien chancelier Scholz en 2022, en mettant l’accent sur la défense aérienne. Un projet clé concerne l’acquisition de systèmes SPAAG (canon anti-aérien automoteur) afin de rétablir une capacité comparable au Gepard désormais retiré. La solution retenue est la tourelle Skyranger 30 de Rheinmetall Air Defence, dont une première commande de 19 exemplaires sera intégrée sur véhicules Boxer, assurant une cohérence de plateformes avec les forces mécanisées allemandes. Parallèlement, le ministère allemand finance avec MBDA le développement conjoint d’un nouveau missile VSHORAD destiné à la tourelle Skyranger.
Les défis des acquisitions en défense aérienne
Même lorsque les ministères de la Défense identifient la nécessité d’étoffer leurs stocks de défense aérienne, les processus d’achat et industriels opposent souvent de fortes contraintes. De nombreux États européens cherchent actuellement à acquérir des systèmes similaires ou identiques, parfois auprès des mêmes fournisseurs, ce qui engendre des encombrements importants dans la chaîne de production. Ces goulets d’étranglement sont particulièrement visibles dans le domaine des missiles : par exemple, la production du Stinger est limitée à environ 60 unités par mois, essentiellement issues de modernisations et remises à niveau, plutôt que de fabrication neuve. Cette cadence doit satisfaire les demandes américaines, alliées et ukrainiennes, illustrant les difficultés auxquelles sont confrontés ceux qui n’ont pas encore engagé leurs commandes dans les longues files d’attente qui se forment.
Un second obstacle structurel réside dans la conception des cycles d’acquisition. Les procédures traditionnelles pluriannuelles — définition des besoins, demandes d’informations, appels d’offres compétitifs et essais prolongés — ne suivent plus le rythme rapide des évolutions technologiques observées au combat. Selon David Kirichenko de l’Australian Strategic Policy Institute, certaines technologies utilisées sur le terrain en Ukraine se périment en quatre à six semaines sans adaptation. Ce phénomène est particulièrement marqué dans la lutte entre drones micro et contre-mesures électroniques, où chaque camp adapte ses techniques en quelques jours.
Dans ce contexte, les programmes d’acquisition de grands systèmes sur-mesure paraissent de plus en plus décalés. Le programme américain Indirect Fire Protection Capability (IFPC) illustre cette lenteur : débuté en 2004, il vise à déployer un système mobile pour contrer missiles de croisière, drones et menaces d’artillerie. Après plus de vingt ans et plusieurs révisions, la version Increment 2 ne devrait être opérationnelle qu’en 2029-2030, malgré un contrat de prototypage signé en 2021 à hauteur de 237 millions de dollars. Bien que ce cas soit extrême, il traduit un schéma plus large de délais longs, dépassements de coûts et lenteurs décisionnelles laissant les forces sans réponse adaptée et rapide.
Cependant, des signaux positifs émergent, notamment avec de nouveaux acteurs industriels. Plusieurs start-ups se concentrent sur des effecteurs V/SHORAD à bas coût, produisables en grande quantité pour équiper massivement des formations terrestres dispersées. C’est le cas de Frankenburg Technologies en Estonie, dont le missile surface-air Mark 1 atteint une portée d’interception de 2 km en visant une solution économique pour la défense très courte portée. L’intégration d’armements similaires à bord de véhicules blindés, déjà souvent équipés de différentes charges d’armes, pourrait offrir une couverture organique efficace tout en augmentant la complexité pour un adversaire planifiant ses manœuvres aériennes face à des défenses SHORAD réparties.
Toutefois, il convient d’évaluer si ce missile à environ 50 000 USD l’unité offre un bon rapport coût-performances. Pour comparaison, le général israélien Daniel Gold, en 2014, indiquait que le missile Tamir utilisé par le système Iron Dome coûtait 50 000 USD l’unité (équivalent à environ 68 425 USD en 2025) avec une portée d’engagement bien plus élevée, autour de 10 km. Le coût par tir est un facteur crucial de planification face à la menace massive des drones ; en Ukraine, les attaques russes ont souvent mobilisé plusieurs centaines d’OVN Geran et quelques missiles de croisière ou balistiques en nombre plus limité.
Perspectives
L’Europe fait face à une menace aérienne plus variée et dynamique que jamais depuis la guerre froide. Les formations terrestres nécessitent une défense aérienne organique, mobile et en couches, et les cycles d’acquisition doivent être accélérés pour y parvenir dans les délais adéquats. La densité et diversité croissantes des menaces imposent que la défense aérienne ne se limite plus à des branches spécifiques ni à des unités traditionnelles dédiées. Comme le montre la guerre en Ukraine, les formations manoeuvrantes sont constamment exposées aux micro-drones, drones FPV et différentes munitions guidées. Aucun système unique ne peut assurer une protection totale : il faut donc une défense en couches, distribuée au plus proche des formations terrestres.
Un levier clé sera l’intégration de capacités secondaires dans les unités non spécialisées. Les éléments d’infanterie auront de plus en plus besoin de MANPADS en grande quantité, de systèmes optiques de commande de tir sur armes légères et de dispositifs électroniques portables. Les unités blindées et mécanisées exploiteront davantage les stations d’armes télécommandées (RWS) avec munitions à armement airburst et capteurs basiques de détection de drones. Les options soft-kill, comme les brouilleurs, constituent des ajouts abordables pour une large gamme de plateformes. En profitant de l’accent mis par l’industrie sur des architectures modulaires et évolutives, les agences de défense doivent favoriser le retrofit des véhicules en service pour leur ajouter capacités défensives et capteurs, afin d’adapter les formations terrestres à l’évolution constante des menaces aériennes.
Chris Mulvihill