Pour la première fois de son histoire, l’Indian Air Force (IAF) verra bientôt un Boeing KC-135 Stratotanker arborant ses couleurs nationales circuler sur la piste de Hindon ou d’Agra. Cependant, aucun pilote indien ne sera autorisé à le piloter en situation de combat. Des officiers supérieurs de l’IAF ont confirmé que le contrat de location longue durée signé avec la société américaine Metrea Management comporte une clause stricte : l’appareil, son équipage toujours issu de l’US Air Force à la retraite, ainsi que son personnel technique restent sous le contrôle exclusif du loueur. Le ravitailleur pourra ravitailler les Sukhoi et Rafale au-dessus du golfe du Bengale ou du désert du Rajasthan, mais uniquement lors de missions d’entraînement. Dès le début des hostilités, les KC-135 devront cesser leurs missions de soutien en zone de combat et quitter l’espace aérien indien si nécessaire.
Cette restriction exceptionnelle est le prix que l’Inde accepte pour maintenir ses chasseurs en vol, alors que ses six ravitailleurs Il-78MKI « Midas », vieillissants, s’épuisent faute de pièces de rechange.
Les chiffres au sein du Strategic Forces Command de l’IAF sont préoccupants. Sur les six Il-78 acquis en 2003-2004 en Ouzbékistan, rarement plus de deux sont opérationnels simultanément en 2025. La production russe, affaiblie par les sanctions internationales et focalisée sur le conflit en Ukraine, a quasiment interrompu la fourniture des composants essentiels pour les moteurs D-30KP-2, ainsi que les nacelles de ravitaillement israéliennes à perche et tuyau souple.
La disponibilité des ravitailleurs est tombée en dessous de 35 à 45 % sur de longues périodes, contraignant les planificateurs à considérer le ravitaillement en vol comme un luxe plutôt qu’une capacité standard. Les missions à longue portée, qui supposaient auparavant la présence de deux ou trois ravitailleurs en orbite, doivent désormais être réduites, déviées par des escales terrestres pour le ravitaillement, voire purement annulées. La flotte de Sukhoi-30MKI, conçue pour des frappes profondes avec multiples ravitaillements, se trouve désormais limitée dans son rayon d’action par les ravitailleurs mêmes censés lui assurer cette liberté.
Dans ce contexte, Metrea Management, un acteur encore peu connu mais en forte expansion dans l’aviation militaire commerciale, propose une solution. Cette société basée au Kansas possède une flotte d’anciens KC-135R de l’USAF modernisés avec des cockpits numériques, moteurs CFM-56 et électronique de bord dernière génération. Conformément à un accord portant sur trois exemplaires (avec option pour trois autres), Metrea stationnera ces appareils en Inde, accompagnés de leurs équipages américains, actifs ou retraités, détachés.
Ce montage est autant un acte de désespoir que de pragmatisme diplomatique. L’achat traditionnel, d’État à État, de KC-135 d’occasion ou de nouveaux KC-46 aurait demandé des années d’approbations au Congrès américain et de négociations sur les compensations industrielles. Une location commerciale avec équipage (wet lease) passe par une voie différente : il s’agit techniquement d’un contrat de service civil et non d’une vente d’armes, évitant ainsi les contraintes politiques liées à un transfert permanent de matériels militaires états-uniens vers un pays exploitant encore des équipements d’origine russe.
Au sein de l’IAF, ce compromis suscite un mélange de soulagement et de frustration. Les escadrons de chasse disposeront enfin des heures de ravitaillement en vol qui leur font défaut depuis près d’une décennie. Les pilotes, qui n’avaient connu que le lent Il-78, découvriront les avantages d’un ravitailleur KC-135 capable d’opérer à 500 nœuds et 7 500 mètres avec une perche de ravitaillement plus performante et offrant un débit supérieur. Les missions longues, vers les îles Andaman, les frappes en océan Indien ou les déploiements vers des exercices en Australie ou en Égypte, pourront être planifiées avec une confiance renouvelée. Mais tous perçoivent l’absurdité de la situation : en cas de conflit réel contre la Chine ou le Pakistan, les ravitailleurs les plus efficaces présents sur le sol indien devraient se retirer, laissant à la manœuvre un nombre très limité d’Il-78 fragiles et en fin de vie.