Récemment, le Premier ministre du Jammu-et-Cachemire, Omar Abdullah, a déploré l’impression grandissante à l’échelle nationale selon laquelle tous les Cachemiris seraient responsables des événements survenus à Delhi. Il a même déclaré : « On a l’impression que conduire un véhicule avec une plaque d’immatriculation du Jammu-et-Cachemire est un crime ». Ces propos ne relevaient pas simplement d’une expression de douleur, mais semblaient plutôt une tentative calculée pour souligner un clivage sur lequel les politiques cachemiris traditionnels s’appuient depuis longtemps pour conserver leur influence.
Si Omar Abdullah s’exprimait prudemment, la dirigeante du Parti démocratique populaire et ancienne chef de l’exécutif, Mehbooba Mufti, est allée bien plus loin. Elle a accusé le gouvernement central de créer un « climat toxique » qui, selon elle, aurait contribué à l’explosion près du Fort Rouge de Delhi.
Lors d’un rassemblement public à Srinagar, elle a affirmé que les actions de New Delhi avaient poussé la jeunesse cachemirie sur un « chemin dangereux ». Ses propos étaient sans ambigüité : « Ces gens disent que tout va bien au Cachemire, mais les problèmes du Cachemire se sont exprimés en face du Fort Rouge à Delhi. »
De telles déclarations, venant de dirigeants ayant dirigé la région, peuvent surprendre ceux peu familiers avec la culture politique de la Vallée. Mais en réalité, elles ne sont ni isolées, ni inattendues. Depuis des décennies, une partie de l’élite politique cachemirie prospère grâce à cette duplicité — un discours différent pour Delhi, un autre pour la Vallée. Cette double rhétorique a parfois basculé dans des propos ouvertement provocateurs, flirtant avec l’anti-nationalisme. C’est là, selon certains analystes, la tragédie profonde du Cachemire : ses dirigeants n’ont que rarement cherché à réduire les divisions, préférant souvent les entretenir.
Il reste un fait inconfortable mais incontestable : le fossé psychologique traditionnel — ce « nous contre eux », ou la conviction que l’Inde commence au-delà du tunnel de Banihal — persiste dans la Vallée.
La suppression de l’article 370 en 2019 n’a pas effacé cette mentalité. Elle ne pouvait l’effacer, car les acteurs politiques, religieux et sociaux du Cachemire n’ont jamais véritablement tenté de déconstruire cet état d’esprit diviseur. Au contraire, ils l’ont entretenu sous diverses formes et tonalités, en fonction des besoins politiques du moment.
Ce phénomène remonte aux débuts de l’Inde indépendante. Lorsque Sheikh Abdullah négocia la relation du Cachemire avec l’Inde en 1947, il obtint une large autonomie, un accord qui façonna la politique de la Vallée pour plusieurs générations.
Le partenariat établi avec Jawaharlal Nehru, co-originaires du Cachemire et premier Premier ministre de l’Inde, sema les graines d’une politique séparatiste. Il institua une structure politique favorisant le sentiment de différence plus que celui d’intégration.
Au fil du temps, cette autonomie devint un récit de séparation, fournissant un terreau fertile au séparatisme. Ce qui avait émergé comme autonomie politique se transforma peu à peu en un discours sur la différence, une narration que de nombreux dirigeants cultivèrent et exploitèrent durant les décennies suivantes.
Au début des années 1970, ce discours dépassa la simple posture politique. En 1971, un avion Fokker F27 d’Indian Airlines, baptisé « Ganga », fut détourné jusqu’à Lahore par les séparatistes Hashim et Ashraf Qureshi, membres du Front de Libération Nationale, groupe qui donnera plus tard naissance au Front de Libération du Jammu-et-Cachemire (JKLF). L’appareil fut ensuite incendié. Cet événement préfigura la violence qui allait plus tard s’abattre sur la Vallée et annonçait l’orientation future de la politique cachemirie.
Mais c’est la fin des années 1980 qui marqua un tournant majeur. Ce qui avait commencé comme une aliénation politique explosa en terrorisme à grande échelle, soutenu et instrumentalisé par le Pakistan. Cependant, le séparatisme au Cachemire n’a que rarement porté le rêve d’une patrie indépendante. Son socle idéologique demeure l’extrémisme religieux — la volonté d’instaurer un Cachemire islamique et d’achever ce que le Pakistan considère comme son « agenda inachevé de partition ».
Depuis 1989, le terrorisme dans la Vallée poursuit deux objectifs clairs : chasser de force les hindous et s’approprier leurs biens, ainsi qu’établir un ordre islamiste.
Malheureusement, ces objectifs ont presque été atteints. L’épuration ethnique des Pandits du Cachemire reste l’un des chapitres les plus sombres de l’histoire moderne de l’Inde. La réalité démographique de la Vallée a peu évolué même après la suppression de l’article 370 ; peu de familles déplacées sont revenues.
Ces dernières années, la Vallée a connu des progrès infrastructurels, une relance du tourisme et une amélioration de la sécurité. Néanmoins, l’attaque du 22 avril à Pahalgam a révélé à nouveau les tensions latentes sous la surface.
Fait inquiétant, plusieurs des assaillants étaient des jeunes locaux. Aujourd’hui, cette jeunesse, autrefois active seulement dans les confins de la Vallée, commence à s’engager sur les plaines indiennes pour y semer également le chaos.
L’implication de jeunes locaux met en lumière la profondeur de la radicalisation persistante. Le choc fut d’autant plus grand lorsque l’un des auteurs, le Dr Umar Muhammad, a diffusé une vidéo glaçante avant de se faire exploser près du Fort Rouge. Ce jeune médecin — instruit, aisé, stable — justifiait le suicide comme une vertu religieuse. Il ne reflétait pas une quelconque misère ou privation. Pourtant, il a cédé à la radicalisation, preuve que les discours extrémistes ont profondément pénétré le tissu social de la Vallée. Il fut le produit d’un endoctrinement idéologique.
Cette situation soulève une question essentielle : pourquoi les responsables politiques et religieux, qui critiquent avec véhémence le gouvernement central, n’ont-ils rien entrepris pour combattre les discours radicaux et extrémistes se répandant parmi les jeunes cachemiris ? Au lieu de défier ces idées, beaucoup intensifient les sentiments d’aliénation et de ressentiment. Plutôt que de réformer les mentalités, ils exacerbent les divisions à des fins politiques.
Le Cachemire est en crise, et la responsabilité incombe clairement à son leadership politique, religieux et social. Depuis des décennies, ces élites ont échoué à franchir psychologiquement le tunnel de Banihal.
Au lieu de rapprocher les peuples, elles ont nourri la division — parfois pour maintenir leur pertinence, parfois pour conquérir des électeurs, parfois pour une simple commodité politique. Elles ont attisé la discorde quand il fallait guérir, exploité la peur quand la clarté était nécessaire, entretenu le ressentiment quand la responsabilité s’imposait.
Ce que traverse aujourd’hui le Cachemire ne se résume pas à un défi sécuritaire. C’est le résultat cumulatif de tant d’années de duplicité, de tromperie et d’échecs de leadership, qu’ils soient politiques ou religieux.