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La perspective d’acquisition par l’Arabie saoudite du chasseur furtif F-35 Lightning II se rapproche d’un point de tension majeur à Washington, où les services de renseignement américains tirent la sonnette d’alarme face au risque d’un accès indirect de Pékin à la technologie la plus sensible de l’appareil. Une fuite d’un rapport de la Defense Intelligence Agency (DIA) jette une ombre sur ce contrat de plusieurs milliards de dollars, mettant en garde contre les liens croissants entre Riyad et la Chine, susceptibles d’offrir à l’Armée populaire de libération (APL) un aperçu inédit des capacités du chasseur de cinquième génération américain.

Alors que l’administration Trump examine l’approbation de la vente de 48 F-35A, intégrée dans un vaste contrat d’armement de 142 milliards de dollars signé avec l’Arabie saoudite en mai, une conséquence géopolitique moins visible interpelle directement l’Inde : la possibilité que des pilotes pakistanais — fréquemment détachés auprès de la Royal Saudi Air Force (RSAF) — puissent acquérir une expérience opérationnelle sur le F-35. Ce scénario, à l’aube d’un accord de sécurité entre Riyad et Islamabad, rappelle l’aide secrète arabe qui avait influencé la guerre indo-pakistanaise de 1971.

La controverse autour du F-35 en Arabie saoudite couve depuis plusieurs années, mais les récentes révélations ont ravivé les débats. La confirmation par Donald Trump de la vente lors de la visite du prince héritier Mohammed ben Salmane à la Maison Blanche — accompagnée d’un survol symbolique de F-15 et F-35 — contredit directement les avertissements du Pentagone selon lesquels les « liens militaires croissants » entre la Chine et l’Arabie saoudite représentent un « risque majeur » de fuite technologique. Le rapport de la DIA, dont des extraits ont été publiés par le New York Times, souligne les vulnérabilités en matière d’espionnage, avec notamment des intrusions cybernétiques et des exercices militaires conjoints où des observateurs chinois pourraient collecter des informations sur les revêtements furtifs, la fusion des capteurs et la guerre électronique intégrée du chasseur.

À ces inquiétudes américaines s’ajoute l’opposition ferme d’Israël. En tant que seul opérateur du F-35 au Moyen-Orient, ayant déjà mené des frappes contre des cibles iraniennes en 2024 et 2025, Tel-Aviv perçoit la vente à Riyad comme une érosion de son « supériorité militaire qualitative », une politique américaine considérée comme sacrée. Israël a exercé des pressions sur le Congrès américain pour imposer des garanties strictes, telles que l’installation de diodes de données chiffrées pour bloquer tout accès étranger et un droit de veto sur la formation des pilotes de la RSAF à l’étranger. Cependant, Donald Trump, dans le cadre d’un cadre d’investissement saoudien de 600 milliards de dollars incluant une coopération nucléaire, semble prêt à passer outre ces réserves et à finaliser la transaction pendant la visite de Mohammed ben Salmane aux États-Unis.

Pour New Delhi, le calcul dépasse les rivalités entre grandes puissances pour toucher une menace régionale immédiate. La stratégie indienne est marquée par l’intégration étroite entre la RSAF et la Pakistan Air Force (PAF), alliance bâtie sur une solidarité sunnite partagée et des besoins mutuels en matière de défense. Depuis les années 1980, jusqu’à 15 000 militaires pakistanais, dont des centaines de pilotes, ont été détachés en Arabie saoudite selon des protocoles bilatéraux, pilotant notamment des F-15 Eagle et assurant des formations d’élite, en contrepartie de subventions pétrolières et d’aides financières.

Cette « alliance discrète » a été officialisée en septembre 2025 via un Accord stratégique de défense mutuelle (SMDA), signé dans un contexte régional tendu après les événements à Gaza et le déclin perçu de la crédibilité américaine suite aux frappes israéliennes à Doha. Ce pacte engage Islamabad à des déploiements rapides pour la sécurité de Riyad, y compris dans le domaine aérien — une clause qui pourrait s’étendre à la familiarisation avec le F-35 si les avions sont livrés.

Ce scénario n’est pas hypothétique : il s’agit d’une répétition du jeu de l’ombre de 1971. Pendant la guerre indo-pakistanaise qui a conduit à la création du Bangladesh, le président américain Richard Nixon, par l’intermédiaire de son conseiller à la sécurité nationale Henry Kissinger, a autorisé le transfert de dix Lockheed F-104 Starfighter de Jordanie au profit du Pakistan, promettant des remplacements au roi Hussein malgré un embargo américain sur les armements. L’Arabie saoudite fournissait quant à elle des F-86 Sabre ainsi que des F-5 libyens, permettant de camoufler les pertes de la PAF et de renforcer sa flotte d’intercepteurs en pleine crise.

Les parallèles avec aujourd’hui sont frappants. Des pilotes pakistanais opèrent régulièrement sur des F-15 de la RSAF lors d’exercices conjoints tels que Naseem al-Bahr XIII (2021) ou Al Saqoor II (2011), échangeant leur savoir-faire en matière d’interception face à des menaces majeures. Un récent contrat américain liste même les deux pays comme acquéreurs du missile AIM-120 AMRAAM, soulignant leurs plates-formes communes.