En Ukraine, les drones de petite taille sont consommés comme des munitions : déployés, engagés et remplacés en continu. Pilotés depuis les lignes arrières, ces appareils « chassent » sur le champ de bataille, à l’image d’une ceinture de munitions inépuisable. Cet été, la production ukrainienne de drones a explosé, passant de 20 000 à 200 000 unités par mois, soit une augmentation de 900 % en un an. Côté coûts, ces drones de reconnaissance ou en vue directe se situent dans une fourchette tarifaire proche de celle des munitions classiques, à quelques milliers de dollars l’unité — comparable à un obus de 120 mm, et bien moins onéreux qu’un missile antichar Javelin à 200 000 dollars. Malgré certaines limites quant à leurs performances, les drones restent appelés à croître dans les arsenaux, notamment aux États-Unis, dont le système logistique peine actuellement à suivre ce rythme.
Face à cette situation, le Pentagone envisage une nouvelle voie. Le secrétaire à la Défense Pete Hegseth a déclaré que « les petits drones aériens ressemblent plus à des munitions qu’à des avions sophistiqués ». Il a ainsi invité les forces armées à considérer ces drones comme des consommables, en supprimant les politiques freinant leur acquisition, leur test, leur formation et leur déploiement. L’Armée américaine s’est saisie de ces directives, avec notamment l’Initiative de transformation de l’Armée qui vise à repenser les modes de combat, de formation, d’organisation et d’achat, et le projet SkyFoundry qui prévoit de produire 10 000 drones légers par mois. Toutefois, pour éviter que ces appareils ne s’accumulent sans contrôle, il est indispensable d’adopter un modèle opérationnel en conditions réelles.
Heureusement, un système adapté à une gestion massive et rigoureuse existe déjà : l’entreprise munitions de l’Armée américaine déployée dans l’ensemble des forces jointes. L’armée et le Département de la Défense devraient classer en priorité les petits drones aériens comme des munitions conventionnelles, sous la responsabilité de l’Armée, et assurer ainsi leur disponibilité en temps de paix comme en temps de guerre via ce système. Cette analyse porte spécifiquement sur les quadricoptères portables dans un sac à dos, et les drones en vue directe lancés à la main. En tant qu’officiers de forces spéciales spécialisées en Europe et expérimentés dans l’usage intensif de munitions et de drones, nous sommes convaincus que ce principe est applicable.
Le système miracle de gestion des munitions de l’Armée
La gestion actuelle des drones est complexe pour l’Armée. Les responsables encouragent à les traiter comme des munitions, mais les unités achètent et maintiennent encore ces équipements avec des fonds opérationnels, les enregistrent comme du matériel, et les réparent via des achats ponctuels de pièces. En cas de perte ou de destruction d’un drone, cela déclenche une lourde enquête sur la perte de propriété, procédure chronophage et peu adaptée à la nature consommable de ces appareils. Aucun chef d’escouade ne devrait passer une soirée à rédiger un rapport pour un drone qui devait de toute façon être consommé. Si des initiatives récentes ont allégé ce fardeau administratif, elles ne seront pas suffisantes lorsque l’Armée aura à gérer un million de drones. Considérer les drones comme de véritables munitions permettrait ainsi d’organiser leur prévision, leur distribution, leur usage et leur restitution dans les contextes d’entraînement comme de combat.
La formation au tir au missile Javelin illustre bien ce fonctionnement du point de vue de l’unité. Plusieurs semaines avant, le détachement traduit son plan de formation en quantités de munitions approuvées par la Commission des normes de formation. Via le système de prévision des munitions, l’unité demande les codes d’identification du Département de la Défense correspondant aux missiles et composants Javelin. Le jour de la distribution, le personnel vérifie les sceaux, signe la paperasse et retire les munitions selon le code d’identification et le lot de production.
Lors des tirs, le détachement emporte les unités de lancement et prélève les missiles et piles depuis la zone de stockage des munitions. L’unité de lancement Javelin est du matériel durable, entretenu par la formation et inscrit au registre de propriété, tandis que les missiles sont considérés comme consommables et arrivent emballés en caisse, protégés des facteurs extérieurs. Avant le tir, l’opérateur installe une batterie à usage unique qui alimente et refroidit le système chercheur. Après lancement, l’équipe enregistre la munition utilisée, met de côté les éventuelles défaillances pour inspection et restitution, puis ramasse les emballages et déchets pour réutilisation ou élimination. Malgré le prix élevé, cette consommation normale ne déclenche aucune enquête. Chaque étape est rigoureusement traçable. Voilà précisément la boucle responsable et tolérante à la perte dont les petits drones ont besoin.
Intégrer les petits drones dans ce même système simplifierait grandement la gestion au niveau des unités. Les responsables planifieraient leur utilisation sur la base de leur allocation annuelle, commanderaient les appareils via le système de prévisions munitions, les recevraient avec les autres consommables, puis les utiliseraient ou les restituerait sans complications. Pour les formations, cela rationalise le processus, tandis que pour l’Armée, cela remplace la logistique improvisée autour des drones par un système d’approvisionnement prévisible et scalable.
Prévoir, distribuer, utiliser, restituer
Intégrer les drones au système munitions ne présente pas de difficulté majeure. Il suffirait de considérer la cellule et la charge utile comme des munitions, et de maintenir la télécommande ainsi que les équipements de lancement dans le registre de propriété de l’unité. Les formations pourraient alors prévoir, demander, utiliser et restituer les drones avec leurs munitions classiques, comme les cartouches ou les grenades fumigènes.
Cette évolution implique toutefois de raisonner en fonction des rôles des drones plutôt qu’en fonction des marques ou modèles. Si l’actualité met en lumière des modèles comme les Skydio ou Neros, c’est le concept de « familles » de drones par mission qui doit primer. Ainsi, les drones de reconnaissance, ceux en vue directe pour l’entraînement et le combat, et d’autres catégories auraient chacun un code d’identification propre. Le système munitions expérimente déjà des codes pour de nouveaux types de matériel, ce qui permettrait d’intégrer aussi bien les technologies les plus récentes que les futures familles. De plus, ces drones seraient expédiés dans des caisses résistantes aux intempéries, et leurs batteries gérées de manière similaire à celles du Javelin. Une fois définies les familles, il faudra standardiser leur utilisation.
Les contrôleurs devraient être universels, permettant aux pelotons de remplacer un drone défectueux en quelques minutes. Nous avons observé des défaillances de rotors ou des fibres optiques rompues lors d’un décollage sur drone terrestre. Un contrôleur commun doit pouvoir piloter tous les drones fournis, se connecter rapidement et s’intégrer aux téléphones et logiciels largement utilisés dans les unités, comme le Tactical Assault Kit. Les développeurs devront stabiliser les interfaces pour permettre un renouvellement aisé des drones sans devoir recertifier les télécommandes.
Traiter les drones comme des munitions ne signifie pas que chaque séance d’entraînement requiert des drones matériels. Des simulateurs en réalité virtuelle et des logiciels d’entraînement drone sont peu coûteux et disponibles pour ordinateur personnel. Les unités pourraient aussi acquérir de petits drones d’entraînement bon marché que les centres de formation mettraient à disposition, similaires à des armes factices ou des mines d’exercice. Comme pour toute formation, une progression graduelle de l’entraînement virtuel au tir réel permet de maîtriser les coûts tout en optimisant les performances.
Cette méthode profite également à l’industrie des drones, en assurant une demande stable et prévisible. Les allocations unités transitent par le système munitions qui organise des distributions régulières sur l’ensemble des installations militaires. Les fabricants bénéficient ainsi d’un volume constant, ce qui sécurise leur capacité de production et la qualité des produits.
Certains pourraient craindre que ce modèle ne freine l’innovation ou n’engendre des coûts excessifs. À l’inverse, il résout précisément le problème de rythme des évolutions : les tranches d’intégration peuvent commencer modestement, avec des itérations fréquentes. En améliorant la traçabilité et les approvisionnements, le système favorise les répétitions d’entraînement en conditions réelles, seule méthode fiable pour améliorer les compétences des opérateurs. Les allocations annuelles fixent un plafond budgétaire, le système offre la transparence nécessaire, et la prévisibilité de la demande stabilise les prix tout en renforçant la qualité.
Traiter les petits drones comme des munitions instaure une boucle simple et auditable — prévoir, distribuer, utiliser, restituer — qui met des drones performants entre les mains des soldats, en alignant formation en temps de paix et emploi en temps de guerre.
Traiter les drones comme des munitions
L’Armée peut engager ce changement dès aujourd’hui. D’abord, il convient d’intégrer les drones dans les allocations annuelles des unités, en commençant par les escouades et pelotons. Ensuite, le système munitions devrait établir des familles de drones basées sur leurs rôles, en priorisant les drones de reconnaissance et les drones en vue directe issus du projet SkyFoundry. Enfin, ce dispositif pourrait être testé dans des bases dotées de brigades en transformation opérationnelle, qui disposent déjà d’une expérience sensible avec ces petits drones. Ces mesures garantiraient une demande prévisible pour les fournisseurs, une simplification administrative pour les unités — moins de pertes signalées au profit d’un seul document — et un déploiement généralisé des drones via un système munitions déjà bien maîtrisé.
Cette approche présente aussi l’avantage de s’extraire des débats plus larges autour des drones. Même si l’Armée développe des spécialités métier liées aux drones, cela constitue une amélioration en soi. Par ailleurs, ce système pourrait facilement intégrer d’autres familles de drones comme les drones terrestres ou navals, dont la guerre en Ukraine a démontré l’efficacité. Enfin, concernant les drones plus grands et complexes, destinés à des attaques en mode unidirectionnel, la question de leur classification en munition ou propriété est ouverte. Or, le système munitions gère déjà des missiles très onéreux et sophistiqués comme le Patriot à 4 millions de dollars l’unité, ce qui suggère que les drones pourraient y être intégrés selon le choix stratégique.
Les petits drones sont des munitions. L’Armée doit les traiter comme telles.
Zachary Griffiths commande le 4e Bataillon du 10e Groupe de Forces Spéciales (Aéroportées).
Jeff Ivas commande la Compagnie des Opérations Techniques Avancées du 4e Bataillon, 10e Groupe de Forces Spéciales (Aéroportées).
Les opinions exprimées ici sont celles des auteurs et ne reflètent pas nécessairement celles de l’Armée américaine ou de toute entité gouvernementale des États-Unis.