En 2024, Lami Kim a écrit un article intitulé « Le dilemme de la latence nucléaire en Corée du Sud », où elle expliquait que si les attitudes sud-coréennes envers la latence nucléaire devenaient plus favorables, les États-Unis demeuraient opposés à cette évolution. Depuis, le débat semble évoluer dans une autre direction. Face à ces changements, nous avons sollicité Lami Kim pour une mise à jour de son analyse.
Dans votre article de 2024, vous évoquiez la fermeté de la position américaine sur le refus d’une latence nucléaire sud-coréenne. Quels sont, selon vous, les développements géopolitiques les plus préoccupants pour la Corée du Sud au cours de l’année écoulée ? Pensez-vous que Séoul envisage désormais sérieusement le développement de ses propres capacités nucléaires face à ce contexte ?
Depuis la rédaction de cet article en septembre 2024, de nombreux éléments ont évolué. Le plus marquant est sans doute le retour de Donald Trump à la présidence américaine. Lors de son premier mandat, il avait proposé le retrait des troupes américaines de la péninsule coréenne et pressé Séoul d’assumer une plus grande responsabilité en matière de défense. Bien que Trump ait réaffirmé explicitement l’engagement de défense étendue des États-Unis lors d’une rencontre avec les dirigeants japonais et sud-coréens en février 2025, la crédibilité de cet engagement est aujourd’hui de plus en plus mise en doute.
Par ailleurs, les Sud-Coréens craignent que l’administration Trump négocie un accord avec la Corée du Nord qui réduirait la menace nucléaire sur le territoire américain tout en négligeant la sécurité sud-coréenne. Quelques jours seulement après le début de son second mandat, Donald Trump et le secrétaire à la Défense Pete Hegseth ont qualifié la Corée du Nord de « puissance nucléaire », formulation qui pourrait suggérer une acceptation tacite des États-Unis envers le statut nucléaire de Pyongyang.
Alors que les doutes sur les engagements sécuritaires de Washington se renforcent, le profil de menace nord-coréen s’est également accentué, notamment grâce à des liens croissants avec la Russie. En échange de son soutien à l’effort militaire russe, Moscou pourrait fournir à Pyongyang non seulement une aide économique — incluant des devises fortes susceptibles de renforcer les programmes d’armement nord-coréens — mais aussi des technologies militaires sensibles, telles que des sous-marins nucléaires, des systèmes satellitaires, des véhicules de rentrée atmosphérique et des avions avancés. Chacun de ces éléments représenterait un défi sérieux pour la sécurité sud-coréenne.
Comment le discours public et gouvernemental sur cette question a-t-il évolué au cours de cette année ?
Le soutien de l’opinion publique sud-coréenne au développement d’armes nucléaires a continué de croître, dépassant les 70 % enregistrés l’année précédente. Un sondage réalisé peu après le retour de Trump en janvier 2025 a révélé que 74 % des Sud-Coréens étaient favorables à l’acquisition d’armes nucléaires si la communauté internationale reconnaissait officiellement la Corée du Nord comme un État nucléaire. L’étude annuelle 2025 de l’Institut Asan, effectuée en mars, a enregistré le niveau le plus élevé de sentiment pro-nucléaire depuis le début des sondages, avec 76,2 % de soutien.
Un an plus tard, voyez-vous une marge de manœuvre accrue pour les États-Unis concernant la latence nucléaire sud-coréenne ? Pourquoi ?
Il pourrait y avoir une certaine flexibilité sous la présidence Trump. Les communiqués conjoints publiés après sa rencontre avec le président sud-coréen Lee Jae-myung ont exprimé le soutien américain à la recherche sud-coréenne dans les domaines de l’enrichissement et du retraitement à usage civil, ainsi qu’au développement de sous-marins nucléaires, laissant entendre qu’un possible changement de position est envisageable. Permettre à la Corée du Sud de produire du matériel fissile pour ses sous-marins ou son programme civil d’énergie nucléaire accélérerait considérablement son potentiel de sortie latente, ramenant le délai estimé de deux à cinq ans à quelques mois.
Cependant, il reste incertain que les États-Unis autorisent effectivement la production sud-coréenne de matière fissile. L’accord bilatéral de coopération nucléaire, appelé Accord 123, révisé en 2015, permet déjà à Séoul d’enrichir de l’uranium jusqu’à 20 % et de pratiquer le pyrotraitement à usage civil, mais uniquement avec le consentement américain. Une commission bilatérale de haut niveau a également été établie pour discuter des questions d’enrichissement et de retraitement. Pourtant, plus d’une décennie après la révision, Washington n’a toujours pas donné ce consentement, ce qui laisse penser que les progrès resteront lents.
Concernant les sous-marins à propulsion nucléaire, il est incertain si Washington autoriserait la production domestique du combustible nécessaire ou préférerait le fournir directement. Je reste sceptique quant à un feu vert américain pour une production locale. Contrairement aux usages civils, l’Accord 123 interdit explicitement les activités liées aux applications militaires. Alimenter des sous-marins ne peut raisonnablement pas être considéré comme un usage civil même s’il ne s’agit pas d’armes nucléaires. En théorie, la Corée du Sud pourrait contourner cette restriction en enrichissant de l’uranium obtenu hors des États-Unis, mais ce n’est certainement pas la volonté de Washington. Ainsi, permettre à Séoul de développer son propre combustible nucléaire pour la propulsion sous-marine nécessiterait une révision de l’Accord 123, une démarche qui rencontrerait sans doute une forte opposition dans l’establishment sécuritaire américain, même sous un leadership favorable comme celui de Trump. Le Congrès, quant à lui, ne semble pas disposé à offrir à la Corée du Sud une capacité potentiellement facilitatrice d’une future armement nucléaire. La récente décision du Département de l’Énergie de qualifier la Corée du Sud comme un « pays sensible » renforce ce scepticisme.
Avec le recul, modifieriez-vous votre argumentation initiale ?
Je maintiens que Séoul poursuit la latence nucléaire comme une assurance stratégique, en gardant la capacité de se doter d’armes nucléaires si nécessaire. Après la transition politique de juin, qui a amené au pouvoir le président progressiste Lee Jae-myung, certains auraient pu s’attendre à un ralentissement des ambitions nucléaires. Pourtant, l’administration Lee a continué d’avancer dans cette voie. La latence nucléaire figure aujourd’hui parmi les rares sujets à bénéficier d’un consensus bipartite dans un paysage politique sud-coréen par ailleurs très polarisé. La différence principale réside dans la manière dont chaque camp conçoit cette latence : les conservateurs la présentent ouvertement comme une étape vers une éventuelle armement nucléaire, tandis que les progressistes, tout en niant ces ambitions, ont recherché la capacité d’acquérir rapidement des armes en développant des sous-marins nucléaires. Lee a récemment sollicité auprès de Trump un soutien pour accéder au combustible nucléaire destiné à la propulsion sous-marine. Ses prédécesseurs progressistes, Roh Moo-hyun et Moon Jae-in, avaient eux aussi poursuivi des programmes de sous-marins à propulsion nucléaire. Cette stratégie semble plus prudente au regard du dilemme que j’avais identifié dans mon article précédent : plus Séoul met en avant la latence nucléaire comme une voie vers des armes, plus il devient difficile d’obtenir le consentement américain.
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Lami Kim est chercheuse associée à l’Institute for Global Affairs au sein du Eurasia Group.