Depuis plus de quarante ans, l’Armée américaine tente sans succès de remplacer le véhicule de combat d’infanterie M2 Bradley. Des programmes majeurs tels que l’Armored Systems Modernization dans les années 1980, les Future Combat Systems dans les années 2000, ou encore le Ground Combat Vehicle au début des années 2010, ont tous échoué face aux coûts exorbitants, à la complexité des projets ou aux évolutions des priorités stratégiques. Pourtant, le Bradley, déployé pour la première fois en 1981, continue d’être utilisé sur plusieurs théâtres d’opérations, notamment en Ukraine, où il affronte les blindés d’origine soviétique contre lesquels il avait été initialement conçu.
Aujourd’hui, avec l’entrée en phase de construction des prototypes du programme XM30 Mechanized Infantry Combat Vehicle, l’Armée affirme se rapprocher de la mise à la retraite définitive du Bradley. Deux équipes industrielles, General Dynamics Land Systems et American Rheinmetall Vehicles, développent les véhicules d’infanterie les plus avancés jamais envisagés depuis la Guerre froide.
Un Bradley qui résiste au temps
Le M2 Bradley a été conçu en pleine Guerre froide comme un transport d’infanterie rapide et mobile, capable de suivre les chars sur le champ de bataille tout en offrant un appui feu efficace contre les blindés ennemis. Son canon Bushmaster de 25 mm, son lance-missiles TOW, et son blindage relativement robuste lui ont assuré une réputation redoutable lors de la Guerre du Golfe, où les équipages Bradley ont détruit plus de véhicules blindés irakiens que les chars M1 Abrams.
Cependant, ce véhicule a révélé certaines limites dès ses premières utilisations : espace restreint pour l’infanterie embarquée, vulnérabilité aux incendies après impact, et difficultés à survivre face aux menaces modernes. L’Armée a donc régulièrement modernisé le Bradley, avec l’ultime version M2A4E1 qui bénéficie d’un moteur amélioré, de systèmes numériques avancés et du système de protection active Iron Fist.
Malgré ces améliorations, toutes les tentatives de remplacement menées jusque-là ont échoué.
Un cimetière de programmes avortés
Le premier grand projet, l’Armored Systems Modernization, visait à développer une famille de véhicules sur un châssis commun. Ce programme fut abandonné en 1992 à la fin de la Guerre froide, en raison des coûts devenus insoutenables.
Vint ensuite le programme Future Combat Systems (FCS) en 2003, qui promettait une flotte de véhicules légers et connectés. Après plusieurs milliards de dollars investis, ce projet échoua face à la réalité des conflits en Irak et en Afghanistan, où des engins explosifs improvisés et des lance-roquettes détruisaient les blindages légers. Il fut annulé en 2009.
Le Ground Combat Vehicle, lancé peu après, devait offrir un transport de troupes lourdement protégé pour une nouvelle phase de guerre mécanisée. Mais ses prototypes étaient trop lourds pour être aisément transportés par C-17 et coûtaient plus cher qu’un Abrams. Le programme prit fin en 2014.
Plus récemment, l’Optionally Manned Fighting Vehicle (véhicule de combat optionnellement télépiloté), initié en 2018 dans le cadre de la Next Generation Combat Vehicle, buta sur le fait qu’aucun industriel ne pouvait répondre aux exigences de l’Armée. Il fut réorienté en 2020, puis renommé XM30 en 2023.
Le XM30 est aujourd’hui le projet le plus avancé pour remplacer le Bradley.
Les exigences du XM30
Ce nouveau véhicule doit transporter un équipage réduit à deux membres et six fantassins, conservant ainsi la capacité d’une section classique tout en allégeant la charge grâce à une tourelle télécommandée et des systèmes automatisés.
Un groupe propulseur hybride-électrique est une exigence centrale. Il offre une meilleure consommation de carburant, une signature thermique et acoustique réduite, ainsi que la possibilité de faire fonctionner les capteurs en mode « surveillance silencieuse ». Dans un contexte où même les drones civils embarquent des caméras thermiques, faire tourner au ralenti un moteur diesel peut être fatal.
L’Armée souhaite aussi une architecture numérique ouverte permettant des mises à jour rapides sans revoir complètement le véhicule. Cela concerne les capteurs, radios, dispositifs de protection active et systèmes d’autonomie.
Cette évolution majeure concerne également la puissance de feu. Le XM30 devrait être armé du canon XM913 de 50 mm — ou d’un canon de 30 mm évolutif —, offrant une portée accrue et la capacité de tirer des munitions à air pulsé programmables, efficaces contre les menaces blindées légères et les drones.
Ce développement s’inscrit dans un contexte où l’Armée américaine ajuste ses priorités en matière de modernisation, face à des budgets contraints. Plusieurs programmes, comme le char léger M10 Booker, les flottes d’hélicoptères Apache ou les brigades équipées de véhicules Stryker, ont été réduits ou annulés afin de concentrer les ressources sur des projets clés, notamment le char M1E3 Abrams et le XM30.
Deux finalistes aux approches différentes
General Dynamics Land Systems : le Griffin III
GDLS propose un XM30 basé sur la plateforme Griffin III. Ce véhicule possède une tourelle télécommandée XM913 de 50 mm, avec l’équipage installé dans une capsule protectrice à l’intérieur du châssis. Il combine propulsion hybride-électrique, blindage modulaire et compatibilité avec les architectures numériques prévues pour le M1E3 Abrams.
Il est notable que le Griffin III avait déjà été présenté pour le programme Mobile Protected Firepower, qui donna naissance au M10 Booker.
Affichant un poids d’environ 40 tonnes, le Griffin III se rapproche des dernières variantes du Bradley, ce qui pourrait faciliter la logistique. Certains critiques le jugent plus évolutif que révolutionnaire, ce qui correspond peut-être à l’approche pragmatique recherchée par l’Armée après plusieurs échecs ambitieux.
American Rheinmetall Vehicles : le KF41 Lynx
De son côté, Rheinmetall mise sur le KF41 Lynx, un véhicule déjà en service en Hongrie, offrant un design plus modulaire et un habitacle spacieux. La version standard transporte un équipage de trois personnes avec huit fantassins, mais la configuration américaine pourrait être adaptée au standard de l’Armée de deux opérateurs et six soldats embarqués. Sa tourelle Lance 2.0 est équipée d’un canon de 30 mm évolutif.
Avec un poids d’environ 44 tonnes selon la configuration, le Lynx privilégie l’automatisation, la fusion des capteurs et propose une intégration possible de munitions loitering (munition stationnaire). S’il est transportable par avion C-17, il peut nécessiter des ajustements pour respecter les contraintes de poids et de dimensions.
Rheinmetall s’associe à Raytheon, Textron et L3Harris pour produire le véhicule aux États-Unis, une exigence forte du Congrès américain.
Le Bradley, un monument difficile à remplacer
Alors que les prototypes XM30 avancent, le Bradley reste en service et continuera de l’être pour plusieurs années. L’Armée prévoit une cohabitation des deux véhicules pendant au moins une décennie. Le M2A4E1, avec son moteur amélioré, son système de protection active Iron Fist et ses nouveaux systèmes électroniques, permet aux unités en activité de conserver leur capacité opérationnelle pendant la montée en puissance du XM30.
À l’image du bombardier B-52 ou de la mitrailleuse M2 calibre .50, le Bradley pourrait bien survivre à une nouvelle tentative pour le remplacer.
Perspectives
Les deux équipes finalistes doivent livrer entre sept et onze prototypes dans l’exercice fiscal 2026. Les essais s’étaleront jusqu’en 2027, année durant laquelle l’Armée devrait sélectionner un unique modèle pour un démarrage de production à faible cadence en 2029.
Le déploiement opérationnel pourrait commencer au début des années 2030, malgré les précédents retards qui pourraient se reproduire. Les contraintes budgétaires, la restructuration des forces et la surveillance du Congrès influenceront le chemin du XM30 vers sa destinée en tant que successeur officiel du Bradley.
La quête pour remplacer le Bradley est l’une des plus longues et complexes de l’histoire récente des acquisitions militaires américaines. Le programme XM30 adopte une approche plus modérée, modulaire et évolutive que ses prédécesseurs, offrant un espoir pragmatique pour l’avenir des véhicules de combat d’infanterie.
Cependant, la prudence reste de mise, en raison des annulations passées comme celles du M10 Booker ou des réajustements du programme AbramsX, et parce que les priorités de modernisation peuvent rapidement évoluer.