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La révolte de juillet 2024, qui a mis fin à la quinquennie politique de Sheikh Hasina, a profondément bouleversé le paysage politique du Bangladesh. Avec la prise de pouvoir par les forces opposées à Hasina, la culture politique du pays a changé, tout comme sa politique étrangère, transformant l’Inde, jusque-là un allié historique, en un ennemi quasi instantané.

Le ressentiment anti-indien existait déjà au Bangladesh sous le gouvernement Hasina, notamment alimenté par des islamistes radicaux et des partisans du Pakistan. Ce mécontentement était notamment une réaction aux liens bilatéraux renforcés entre l’Inde et le Bangladesh dans des domaines variés : diplomatie culturelle, gestion conjointe des ressources en eau et du partage des terres, projets de connectivité économique (ports, bus, chemins de fer) ainsi qu’un renforcement de la sécurité frontalière via des actions conjointes de lutte contre le terrorisme.

Parallèlement, les relations du Bangladesh avec le Pakistan ont connu un certain apaisement, notamment dans le cadre du Tribunal international des crimes qui a condamné à mort ou à la prison à vie des criminels de guerre liés au Jamaat-e-Islami, collaborateurs de l’armée pakistanaise lors de la guerre d’indépendance de 1971.

Sur le plan intérieur, la répression menée par Hasina contre des rebelles terroristes entre 2013 et 2017 a exacerbé les tensions avec les islamistes radicaux, qui condamnaient ouvertement le caractère laïque de l’État inscrit dans la Constitution, une position fondamentale du parti Awami League. Tous ces éléments ont contribué à forger une nouvelle narrative accusant Hasina de « vendre » la démocratie du Bangladesh à New Delhi.

Après la victoire nette de Sheikh Hasina lors des élections de janvier 2024, ses opposants ont intensifié une campagne de propagande anti-indienne. Ils ont d’abord critiqué New Delhi pour avoir félicité Hasina malgré les interrogations des pays occidentaux sur la liberté et la transparence du scrutin, puis accusé l’Inde de s’ingérer dans les affaires internes du Bangladesh, allant jusqu’à prétendre que le gouvernement de Narendra Modi aurait influencé le résultat de la 12e législature. En réalité, New Delhi a adopté une posture non-interventionniste vis-à-vis de la politique intérieure bangladaise, y compris lors des élections. Cette campagne « Inde dehors », évoquant celle initiée plus tôt en 2023 aux Maldives, n’a toutefois pas altéré les relations bilatérales, tombant rapidement dans l’oubli devant son faible soutien populaire.

Avec la chute de Hasina, la politique étrangère de l’administration intérimaire a connu un virage radical, se rapprochant du Pakistan, ancien colonisateur, tout en se distanciant nettement de New Delhi. Le conseiller principal Muhammad Yunus a multiplié les déclarations virulentes à l’encontre de l’Inde : lors de sa visite en Chine en mars, il a présenté le Bangladesh comme le seul gardien de la baie du Bengale face aux États nord-est « enclavés » indiens ; à l’Assemblée générale de l’ONU en septembre, il a déclaré que l’Organisation sud-asiatique pour la coopération régionale (SAARC) était proche de la désintégration à cause de la « politique d’un seul pays », allusion claire à l’Inde.

Dans sa stratégie de désignation de boucs émissaires, Yunus évite toutefois l’essentiel : l’effondrement du SAARC est en grande partie lié à l’attentat terroriste à Uri parrainé par le Pakistan, qui a compromis la coopération régionale, entraînant l’annulation du sommet SAARC prévu à Islamabad et le boycott par plusieurs pays voisins.

Durant l’insurrection de juillet, l’Inde est restée en contact diplomatique étroit avec Dhaka, observant les événements avec attention. Sa priorité a été d’assurer la sécurité des ressortissants indiens, en particulier des étudiants, et de prévenir toute violation des frontières.

Après le départ de Hasina, le Bangladesh a sombré dans une grave crise de maintien de l’ordre. La violence — qu’elle soit de nature politique, ethnique, communale ou liée au genre — s’est répandue dans tout le pays. Le déficit de confiance du public envers les forces de sécurité bangladaises s’est accentué, notamment face à la montée des violences populaires et aux actes de vandalisme ciblant les fresques de Sheikh Mujibur Rahman, héros de l’indépendance, qui sont restés largement impunis. La démolition, en février, de la résidence privée de Mujib à Dhanmondi 32 a suscité une forte condamnation tant au Bangladesh qu’à l’international.

Plutôt que d’assumer ses lacunes dans le rétablissement de l’ordre, le gouvernement intérimaire rejette la responsabilité sur New Delhi, accusée de « fournir une tribune » à Sheikh Hasina pour ses discours. Cette ligne de défense est devenue récurrente face aux critiques concernant la situation sécuritaire, de Gopalganj aux Chittagong Hill Tracts, affirmant systématiquement que Hasina tente de déstabiliser le pays avec une aide étrangère, sous-entendant l’Inde.

Plus récemment, le Bangladesh a formellement protesté contre des interviews de Hasina diffusées dans des médias indiens et internationaux, dénonçant des « discours haineux » susceptibles de déstabiliser le pays. L’Inde a rappelé que ces propos relèvent uniquement de la sphère personnelle de Hasina et ne reflètent aucune position diplomatique officielle, insistant sur le fait que la liberté de la presse indienne, dans un pays démocratique, n’est pas comparable à la situation du Bangladesh qui connaît actuellement une importante crise démocratique.

Par ailleurs, le conseiller diplomatique de Dhaka a qualifié d’« inadmissibles » les déclarations du secrétaire d’État indien exprimant l’espoir d’élections « libres, équitables et inclusives » au Bangladesh, affirmant que les élections relèvent strictement des affaires internes du pays et ne regardent pas New Delhi. Ce positionnement contraste curieusement avec l’accueil réservé aux vœux similaires émis par des pays occidentaux. Le climat politique bangladais s’est d’ailleurs davantage envenimé depuis l’interdiction faite à l’Awami League de concourir aux élections, provoquant des contre-manifestations de ses militants, avec la perpétuation des accusations traditionnelles d’une « ingérence étrangère ».

Les tensions entre l’Inde et le Bangladesh ne sont donc pas le fruit d’un désengagement indien, mais résultent plutôt d’une instrumentalisation du ressentiment anti-indien par le gouvernement intérimaire pour masquer son inefficacité.

Preuve en est l’attaque récente contre le siège de l’Awami League à Gulistan, où des fauteurs de troubles ont vandalisé une sculpture symbolisant la reddition du Pakistan à l’Inde en 1971. Une vidéo virale montre un homme disant que si l’image reste intacte, les alliés de la Ligue « pourraient revenir et revendiquer leurs rôles ». Tout comme le Pakistan, le gouvernement intérimaire mène une réécriture historique, notamment à travers la révision des manuels scolaires, minimisant le rôle décisif de l’Inde pendant la guerre de libération de 1971.