Dans le sillage tendu de l’opération Sindoor, où le ciel sud-asiatique fut le théâtre d’échanges de tirs interceptés et d’évitements habiles, un analyste pakistanais a brisé le silence diplomatique. Ali Mustafa, expert en défense et éditorialiste au journal Dawn, publie une tribune lucide dénonçant l’avancée stratégique indienne et son ambitieux bouclier à long terme, qu’il considère comme un signal existentiel pour Islamabad. Intitulé « Échapper au Chakra : l’impératif des missiles pakistanais après Sindoor », son texte analyse la capacité des défenses aériennes indiennes à neutraliser les missiles guidés pakistanais Fatah le 10 mai 2025, tout en saluant la Mission Sudarshan Chakra de New Delhi comme une évolution déterminante. Pour les responsables pakistanais, le message est clair : innover ou être dépassé militairement.
L’éditorial de Mustafa, publié dans South Asian Voices, ne fait pas dans la demi-mesure. Il souligne que l’interception des salves Fatah-I et Fatah-II, missiles subsoniques développés localement pour percer les lignes indiennes, révèle non seulement des failles tactiques, mais surtout un gouffre technologique. Associé au projet Sudarshan Chakra, qui vise à déployer un réseau intégré de défense aérienne et antimissile (IAMD) sur l’ensemble du territoire indien d’ici 2035, Mustafa appelle à des réponses rapides pakistanaises pour rétablir un équilibre dissuasif. Au cœur de cette stratégie : une montée en puissance qualitative et quantitative de l’Aerospace Research and Flight Center (ARFC), avec un développement accéléré d’arsenaux supersoniques et hypersoniques capables de contourner les défenses de Delhi.
Le 10 mai, en plein cœur des affrontements, trois jours après le lancement de l’opération Sindoor, alors que le Pakistan subissait notamment des frappes indiennes BrahMos sur Jacobabad et d’autres bases, Islamabad a lancé plus de 50 missiles Fatah depuis des plateformes mobiles déployées au Punjab et au Sindh. Présentés par le Pakistan Aeronautical Complex comme des « outils de précision révolutionnaires », les Fatah-I, à portée de 180 km et dotés d’une charge explosive de 450 kg, ainsi que leur version Fatah-II à portée étendue, étaient destinés à détruire des pistes avancées de la Force aérienne indienne (IAF) et des sites de missiles sol-air Akash le long de la frontière du Rajasthan.
Mustafa, s’appuyant sur des analyses open source publiées par Bellingcat et des sources locales, qualifie ce revers de « leçon humiliante ». Ces missiles, explique-t-il, restaient à seulement 50 mètres d’altitude pour éviter les radars, mais ont échoué face au maillage technologique sophistiqué indien : un système à réseaux à commande de phase capable de détecter les lancements à 300 km de distance, avec une interception quasi instantanée. « Ce n’était pas un coup de chance mais une supériorité systémique », insiste Mustafa, rappelant comment les investissements indiens post-Balakot dans la fusion de capteurs ont dépassé les capacités du renseignement électronique pakistanais.
La Mission Sudarshan Chakra, lancée discrètement en juillet 2025 sous l’égide du DRDO (Defense Research and Development Organization) et dotée d’un budget colossal de 1,2 lakh crore INR (environ 14 milliards de dollars), se présente comme un bouclier antimissile national. Baptisé d’après le disque de Vishnu, symbole de destruction implacable, ce programme prévoit une couverture IAMD unifiée protégeant « toutes les infrastructures stratégiques et civiles » à travers le pays d’ici 2035, de Delhi à Mumbai, des cols himalayens jusqu’aux avant-postes des Andaman. Il s’agit d’un système multicouche orchestré par l’intelligence artificielle, bien plus qu’un simple réseau patchwork.
Mustafa qualifie ce projet d’« Iron Dome indien dopé », avertissant que son déploiement progressif, avec une première phase couvrant les sites nucléaires et les bases aériennes d’ici 2028, fera devenir les attaques subsoniques obsolètes. Avec un objectif de 70 % de contenu local sous les accords de transfert de technologie, la mission incarne pleinement la « Aatmanirbhar Bharat » (autonomie stratégique) et pourrait alimenter des exportations vers les alliés du QUAD, réduisant encore les ambitions pakistanaises en matière d’exportation d’armements.
Pour le Pakistan, la recommandation de Mustafa constitue un véritable défi pour l’ARFC, centre névralgique de son programme missile, intégré au National Development Complex. « L’ARFC devra réaliser des bonds qualitatifs et quantitatifs pour contourner et submerger les défenses indiennes et atteindre avec précision ses cibles en cas de crise future », affirme-t-il, qualifiant les stocks actuels de Babur et Ra’ad de « reliques du passé » face aux systèmes S-400 indiens.
Côté quantitatif, il propose d’augmenter la production à plus de 500 missiles par an, en tirant parti de compensations chinoises issues de la ligne de production du JF-17. Sur le plan qualitatif, la transition devra s’opérer vers des missiles de croisière supersoniques – capables d’atteindre Mach 2 et plus, dotés de manœuvres d’évitement et de leurres, à l’image du russe 3M-14E Kalibr. Mais l’objectif ultime reste l’hypersonique. Mustafa évoque une « forte probabilité d’investissements » dans des systèmes comme une version pakistanaise du CM-401 (export chinois du YJ-12), dont les véhicules planants pourraient atteindre Mach 6 en évoluant en quasi orbite, rendant le tir interceptif quasi impossible.
Son analyse n’est pas un discours belliqueux mais un calcul pragmatique, celui d’un observateur familier des coupures de courant à Lahore provoquées par les exercices indiens. Dans les colonnes de Dawn, il appelle à une « escalade mesurée » : les capacités hypersoniques doivent servir d’égaliseur et non de facteur aggravant, accompagnées de négociations secrètes sur le contrôle des armements. Cependant, au fur et à mesure que les plans de Sudarshan Chakra se dévoilent et que les analyses des Fatah nourrissent les centres de réflexion de l’ARFC, la rivalité missile entre les deux puissances sud-asiatiques s’annonce intense et délicate.