Le développement d’un nouvel avion de patrouille maritime (MPA) à long rayon d’action fait partie des ambitions stratégiques de l’Inde pour renforcer sa surveillance maritime. Un haut responsable de l’Organisme de Recherche et Développement pour la Défense (DRDO) a confirmé que le pays est prêt à concevoir cette plateforme en s’appuyant sur un avion commercial existant. Le projet en cours porte sur un avion de reconnaissance maritime à moyenne portée (MRMR) basé sur l’Airbus C-295M, considéré comme un « mini-MPA » évolutif vers un successeur complet des Boeing P-8I Poseidon en service dans la Marine indienne.
Ce programme illustre la dynamique d’autonomie technologique impulsée par le DRDO, où le Centre pour les Systèmes Embarqués Aéroportés (CABS) joue un rôle central en intégrant des technologies indigènes avancées : radars AESA, systèmes d’identification ami/ennemi (IFF), liaisons de données sécurisées et capteurs électro-optiques/infrarouges (EO/IR). Selon le responsable, « le MRMR comblera des lacunes essentielles pour la surveillance à moyenne portée tout en servant de base technologique pour développer des plateformes à long rayon d’action », en parfaite cohérence avec la stratégie « Aatmanirbhar Bharat » (auto-suffisance).
Dans un contexte régional tendu, notamment en raison de l’expansion navale chinoise dans l’océan Indien, ces efforts visent à renforcer la capacité indienne à surveiller de vastes zones maritimes, à collecter du renseignement électronique (ELINT) et des communications (COMINT), ainsi qu’à mener des opérations anti-sous-marines (ASW). Le MRMR viendra en complément des 12 P-8I déjà opérationnels depuis 2013, qui souffrent toutefois de retards dans leur renouvellement et leur extension en raison de difficultés d’approvisionnement.
Le projet MRMR a été lancé officiellement en juillet 2025 lorsque le ministère de la Défense indien a publié une demande de proposition (RFP) au consortium Tata-Airbus pour fournir neuf appareils de reconnaissance maritime basés sur le C-295, accompagnés de six avions multi-missions pour la Garde côtière indienne. Ce contrat, évalué à environ 3,5 milliards d’euros, fait suite à un accord de 2021 portant sur 56 C-295 destinés à l’Armée de l’Air indienne, avec une production locale accrue assurée par Tata Advanced Systems Limited (TASL) à Vadodara, spécialisée dans les variantes adaptées.
Performances et capacités
Configuré pour réaliser des vols d’endurance de 8 à 10 heures avec un rayon d’action de 2 000 à 2 500 kilomètres, le C-295 MRMR comblera le vide opérationnel entre les avions de patrouille côtière à courte portée Dornier Do-228 et les avions longue portée P-8I. Il sera doté d’une suite de capteurs développés par le DRDO pour la surveillance des surfaces et des submersibles, permettant des missions de lutte anti-piraterie, de recherche et sauvetage, ainsi que le partage en temps réel du renseignement via des réseaux C4ISR comme Akashteer.
Toutefois, bien que le projet MRMR progresse – les offres commerciales étant attendues pour décembre 2025 et les premières livraisons prévues pour 2029 –, la Marine n’a pas encore fixé officiellement ses exigences pour un programme dédié à un MPA long rayon d’action. Cette réserve découle des négociations en cours pour l’achat de six appareils P-8I supplémentaires, d’une valeur comprise entre 2,5 et 4 milliards de dollars, validées en février 2025 mais bloquées par des questions budgétaires et de transfert technologique. Selon des sources proches du dossier, « la proposition d’une plateforme longue portée indigène reste exploratoire, et sans feu vert formel de la Marine, le développement à grande échelle par le DRDO est suspendu ».
Au cœur des projets MRMR et du futur MPA long rayon d’action, l’expertise du CABS en électronique embarquée est un atout majeur, consolidée par des programmes comme le système d’alerte précoce aérien Netra. Les technologies indigènes prévues à l’intégration illustrent la maturité du DRDO dans les domaines clés :
| Technologie | Développeur / Caractéristiques clés | Rôle dans MRMR / MPA long rayon |
|---|---|---|
| Radar AESA | DRDO (radar évolutif Uttam à base GaN, ex. VISR-AX) | Surveillance maritime multi-mode ; détection des navires et sous-marins jusqu’à 300 km. |
| Système IFF | DRDO/CABS | Identification sécurisée des alliés ; conforme Mode 5 pour interopérabilité dans la région Indo-Pacifique. |
| Liaisons de données | DRDO (réseaux tactiques sécurisés) | Fédération de données en temps réel avec les stations terrestres et navales ; intégration avec Akashteer C4ISR. |
| Capteurs EO/IR | CABS/DRDO | Imagerie jour/nuit pour acquisition de cibles ; suivi thermique pour ASW et renseignement électronique. |
| Détecteur d’anomalies magnétiques (MAD) | DRDO (inspiré du CAE MAD-XR) | Détection sous-marine par anomalies magnétiques ; montage arrière pour précision accrue. |
| Charge utile d’armement | DRDO (torpilles NASM-SR, TAL, bouées acoustiques) | Frappe anti-navire et lutte anti-sous-marine ; réduction de la dépendance aux importations. |
Ces systèmes, développés dans le cadre de la politique d’auto-suffisance, vise à assurer plus de 70 % de contenu indigène, limitant ainsi les vulnérabilités liées aux chaînes d’approvisionnement étrangères – une leçon tirée des difficultés rencontrées pour le maintien en condition opérationnelle des P-8I. Le futur MPA long rayon, envisagé sur un dérivé modifié du Boeing 737-800 ERX, pourrait atteindre une endurance supérieure à 12 heures et un rayon d’action de plus de 7 000 kilomètres, intégrant des versions perfectionnées de ces technologies pour opérer en haute mer dès le début des années 2030.
Avec une façade maritime de 7,5 millions de kilomètres carrés, l’Inde doit déployer une surveillance étagée afin de contenir les incursions sous-marines et les activités illicites. La flotte de P-8I, équipée de radars Raytheon APY-10 et de missiles Harpoon, a cumulé plus de 250 000 heures de vol. Cependant, leur coût élevé et leur nombre limité plaident en faveur d’une solution plus économique et polyvalente comme le MRMR. Un MPA longue portée indigène permettrait non seulement de réduire les coûts opérationnels, mais également d’ouvrir un marché à l’export dans le cadre de l’objectif de 50 000 crores de roupies (environ 6 milliards d’euros) d’exportations de défense à l’horizon 2029.
Cependant, des défis subsistent : retards administratifs, contraintes budgétaires et préférence de la Marine pour des systèmes étrangers éprouvés pourraient freiner cette vision. Le responsable du DRDO souligne : « Nous disposons des technologies, mais ce sont les exigences opérationnelles qui doivent piloter le programme. » Alors que la région Indo-Pacifique s’intensifie, notamment avec les récentes manœuvres des porte-avions chinois testant la résolution indienne, ces avancées indigènes pourraient transformer l’aviation navale, passant d’un concept « Make in India » à une capacité « Monitor from India » pleinement autonome.