Les champs de mines militaires constituent l’un des obstacles les plus efficaces sur le champ de bataille, utilisés pour atteindre divers objectifs tactiques, notamment en entravant la mobilité et la rapidité de manœuvre de l’ennemi. Faire face à ces barrières représente un défi complexe.
La mobilité et la capacité de manœuvre étant des éléments clés du succès dans les conflits actuels, il est crucial de trouver des solutions au problème de contre-mobilité que posent les champs de mines. Le franchissement délibéré d’un champ de mines est une opération majeure qui nécessite généralement une unité de la taille d’une brigade, équipée des véhicules et systèmes d’ingénierie de combat les plus récents. Cependant, les expériences du conflit en Ukraine, notamment l’évolution des tactiques russes en matière de pose de mines, invitent à une réflexion approfondie de la part des forces alliées sur les meilleures réponses à apporter à ces évolutions.
Cet article propose une vue d’ensemble simplifiée des champs de mines, s’appuie sur les observations du terrain en Ukraine, y compris une analyse récente du renseignement de l’armée américaine sur cette problématique de contre-mobilité, et conclut par un aperçu des systèmes de franchissement fournis aux forces ukrainiennes par leurs alliés.
Contexte général
La pose de mines est généralement confiée aux unités du génie militaire, suivant les ordres des états-majors et répondant à différents objectifs tactiques. Un champ de mines dit « protecteur » vise par exemple à défendre une installation stratégique. Un champ de mines « dérangeant » est destiné à provoquer désorganisation, retard et confusion. Enfin, les champs de mines « factices », utilisés comme leurre, cherchent à mobiliser inutilement des moyens de déminage adverses, épuisant temps et ressources dans des zones exemptes de dangers réels. Toutefois, le plus redoutable demeure le champ de mines tactique, conçu pour retenir un adversaire et préserver un avantage positionnel, ce qui complique singulièrement la mobilité des forces d’assaut.
Ces champs de mines tactiques sont planifiés sur la durée, avec des mines anti-char (AT) et anti-véhicule (AV), et éventuellement des mines antipersonnel (AP) dispersables rapidement en cas d’attaque. Leur implantation prend en compte la topographie et fait souvent partie intégrante d’une ligne défensive comprenant divers obstacles interconnectés, tels que les hérissons de fer (« dents de dragon »). L’effet recherché est avant tout une interdiction d’accès sur une zone déterminée et une manipulation des déplacements ennemis. La densité des mines, leur type, ainsi que la forme irrégulière du champ sont étudiés pour maximiser l’efficacité tactique tout en tenant compte des contraintes comme le nombre de mines disponibles. Certaines peuvent être enfouies à différentes profondeurs, d’autres reposent à la surface, voire sont déployées par drones ou véhicules téléguidés, pratiques observées en Ukraine.
Cette description constitue une simplification mais pose les bases de notre réflexion sur les méthodes de franchissement des champs de mines, question posée depuis leur première utilisation en guerre durant la Première Guerre mondiale. Depuis lors, différentes stratégies, tactiques et solutions technologiques ont été développées et continuent d’évoluer. Examinons maintenant le cas ukrainien, qui illustre des avancées inquiétantes des tactiques russes ainsi que les moyens employés par l’Ukraine grâce à ses alliés.
Une menace évolutive : le défi ukrainien des champs de mines
Sur le terrain ukrainien, où subsistent également des mines datant de la Seconde Guerre mondiale, l’emploi massif des champs de mines s’est généralisé dans le conflit actuel par toutes les parties en présence. Dans un rapport de novembre 2024 intitulé « Les tactiques russes de champ de mines posent un défi à la mobilité », Richard Garcia et Colin Colley, de la direction du renseignement opérationnel et des menaces du Commandement de transformation et d’entraînement de l’armée américaine, analysent les enjeux récents en la matière. Ils soulignent que depuis l’invasion à grande échelle de 2022, les champs de mines russes ont gagné en ampleur et en complexité, dépassant même ceux observés lors des opérations dans le Donbass et l’annexion de la Crimée en 2014.
Le rapport dresse un constat alarmant, soulignant que l’utilisation intensive des mines par les forces russes, les groupes séparatistes et les forces ukrainiennes a fait de l’Ukraine « le pays le plus miné au monde », surpassant l’Afghanistan et la Syrie. Onze des 27 régions ukrainiennes sont aujourd’hui contaminées par des mines. Parmi les évolutions, on note dès fin 2022 et début 2023 une augmentation significative des dimensions des champs de mines russes sur les principaux axes où l’armée ukrainienne préparait une contre-offensive : alors qu’ils couvraient initialement 100 à 200 m², les champs atteignent désormais 500 m² et plus, avec une densité de mines accrue sur ces vastes surfaces, bénéficiant alors d’un stock plus important de munitions.
Ce rapport met aussi en exergue une diversité impressionnante dans les types de mines utilisées, notamment des mines antipersonnel et antichars conçues localement, avec au moins 13 modèles différents identifiés, dont des nouveautés comme la PTM-4M et la POM-3 jusqu’alors inconnues. Cependant, la capacité limitée de production russe a contraint à adapter les tactiques : apparition de bords irréguliers (IOE) aux champs de mines, réduction de la densité de pose, recours à des mines factices mêlées à des mines actives, créant ainsi des champs factices destinés à tromper l’adversaire.
Au début du conflit, les capacités ukrainiennes en franchissement de champs de mines étaient limitées. Bien que ces capacités se soient améliorées au fil des livraisons d’équipements fournis principalement par plusieurs alliés de l’OTAN, des difficultés subsistent. Les champs russes, souvent profonds de 500 m, représentent une tâche considérable même avec les matériels les plus avancés. Le rapport estime qu’il faut environ 1h30 pour franchir un seul obstacle miné, sans compter la présence d’autres obstacles complémentaires tels que fossés antichars et hérissons métalliques, qui rendent le franchissement beaucoup plus complexe et long. Par ailleurs, la surveillance aérienne continue par drones expose les équipes de déminage ukrainiennes au risque de détection et aux frappes d’artillerie russes. Cette problématique a fortement contribué à l’échec de la contre-offensive ukrainienne de 2023, au cours de laquelle les forces n’ont progressé que de 16 km sur leurs trois principaux axes d’assaut du fait de l’impossibilité à franchir efficacement les champs de mines.
![Démineurs australiens détonant un cordon explosif après lancement depuis un véhicule d’assaut. [US Army/Melissa Buckley]](https://euro-sd.com/wp-content/uploads/2026/01/6-MICLIC-M48-detonation-Credit-US-Army-Kopie-1024x681.jpg)
Garcia et Colley en tirent une leçon centrale : en posant suffisamment de mines ou simplement en en faisant la menace, les Russes ralentissent, voire arrêtent les opérations de franchissement ukrainiennes. Pour surmonter ce défi, ils préconisent que l’armée ukrainienne adapte ses méthodes de déminage et de franchissement, notamment en renforçant ses capacités contre-drones (counter-UAS), afin de perturber la surveillance russe et ainsi gagner du temps. Plus cette adaptation tarde, plus cela laisse aux Russes le temps de consolider leurs défenses.
Pour les Ukrainiens, ce message, bien que crucial, ne constitue sans doute pas la priorité absolue dans l’état actuel du conflit. Toutefois, les conclusions du rapport ont une portée plus large, s’adressant aussi à l’armée américaine et aux membres de l’OTAN. Il est suggéré d’intensifier les entraînements au franchissement d’obstacles profonds, au ciblage des unités du génie ennemies, et de simuler en exercice des tactiques russes d’obstacles afin de se préparer à ce type de menaces.
Contrairement aux forces américaines axées sur la mobilité, la stratégie russe en Ukraine repose sur l’attrition de l’adversaire, où la multiplication des champs de mines force celui-ci à des combats éprouvants et prolongés. Le rapport recommande en conséquence aux unités américaines de mettre l’accent sur l’entraînement au franchissement d’obstacles sous observations permanentes et sous threat d’artillerie ennemie.
Il souligne également l’importance stratégique de prévenir la pose à grande échelle de mines, en neutralisant les moyens et unités de pose ennemis avant qu’ils n’établissent ces obstacles. Les auteurs recommandent l’intégration de ces concepts dans les programmes d’entraînement, par exemple par des exercices où une force jouant le rôle d’opposant (OPFOR) reproduirait les tactiques russes de minage et d’obstacles, obligeant les forces amies à surmonter des barrières approfondies surveillées par des drones et sous menace constante d’artillerie.
Finalement, viser les unités du génie posant les mines permettrait de préserver la mobilité des troupes, évitant le risque et le coût humain des opérations de franchissement face à une surveillance et un feu ennemis constants. La formation à cette capacité devient ainsi un impératif.
Les systèmes de franchissement pour l’Ukraine et au-delà
Abordons brièvement quelques équipements de franchissement de champs de mines fournis à l’Ukraine par ses alliés et qui ont été utilisés au combat. Parmi eux figurent les socs démineurs Pearson Engineering, les systèmes portables de Wescom Defence, ainsi que différents rouleaux démineurs montés sur véhicules. Le Royaume-Uni aurait également fourni un « package de soutien à la manœuvre » incluant équipements de franchissement et de franchissement de ponts. L’Allemagne, de son côté, a livré début 2023 quatre anciens véhicules Keiler dotés de chaînes à fouille basés sur les chars M48 Patton anciens. Ne pas confondre ce modèle avec le système Keiler plus récent présenté par Rheinmetall en 2024, conçu à partir du véhicule du génie Kodiak dérivé du Leopard 2 et intégrant les enseignements du conflit ukrainien. Ce dernier possède une protection supplémentaire et emporte des cordons explosifs « Plofadder » capables de dégager une piste de 9 × 160 mètres.
![Soldats australiens s’entraînant au lancement de cordons explosifs depuis un véhicule d’assaut. [US Army/Melissa Buckley]](https://euro-sd.com/wp-content/uploads/2026/01/7-MICLIC-M48-firing-Credit-US-Army-Kopie-1024x732.jpg)
Un système à charge explosive en ligne largement utilisé dès la fin 2022 en Ukraine est le MICLIC M58 américain. Les forces ukrainiennes s’en sont servies pour créer des passages dans les champs russes, dont lors de la contre-offensive 2023. Ce système projette une corde chargée de 800 kg de C4 qui dégage un couloir d’environ 8,5 × 100 m. Mais l’efficacité est limitée face aux tactiques russes en évolution. Toujours en provenance des États-Unis, le véhicule d’assaut M1150, basé sur le châssis de char M1A1 Abrams, combine un soc déminage de 4,5 m de large et la même charge MICLIC.
Wescom Defence a également fourni à l’Ukraine en 2023 ses systèmes portables de franchissement, notamment le H-POMBS (Heavy-Portable Obstacle and Minefield Breaching System) et des versions allégées destinées à l’entraînement. Ces dispositifs ont été utilisés pour ouvrir des voies au travers des champs de mines russes, notamment autour des infrastructures électriques critiques. Initialement vendus à la Norvège, ils ont été remis à l’Ukraine après remise en état par le ministère norvégien de la Défense.
![Système portatif de franchissement d’obstacles H-POMBS utilisé en Ukraine. [Wescom Defence]](https://euro-sd.com/wp-content/uploads/2026/01/4-H-POMBS-breaching-system-Credit-Wescom-Kopie-1024x708.jpg)
Enfin, une contribution notable de Pearson Engineering, dans le cadre d’un besoin opérationnel urgent appuyé par le gouvernement allemand et réalisé via son partenaire Flensburger Fahrzeugbau Gesellschaft (FFG), est la fourniture en 2023 d’un nombre important de socs déminiers complets destinés à être montés sur les véhicules Wisent 1 ARV de FFG. Ces socs sont équipés de dents disposées sur toute la largeur du véhicule, capables de déplacer les mines enfouies à pression et ainsi créer un itinéraire sûr dans un champ miné. Ce véhicule a déjà été validé par plusieurs armées, dont le Danemark, et dispose d’un système de marquage de voie pour guider les troupes qui suivent.
![Wisent 1 avec soc déminier Pearson Engineering livré à l’Ukraine. [FFG]](https://euro-sd.com/wp-content/uploads/2026/01/3-Wisent-1-MC-variant-Credit-FFG-Kopie-1024x768.jpg)
En Pologne, en mars 2025, un contrat a doté les nouveaux chars M1A2 SEP V3, acquis via un accord de ventes militaires étrangères (FMS) des États-Unis, de socs déminiers et de lames-bulldozer Pearson. L’intégration a été réalisée grâce au kit d’interface SLICE de Pearson, qui permet la conversion rapide d’une large gamme de véhicules blindés afin qu’ils puissent réaliser des opérations de génie par eux-mêmes. SLICE a été adopté par un client non nommé en 2023, au moment même où Pearson multipliait son soutien à l’Ukraine.

Pour conclure, malgré toutes les techniques de franchissement évoquées, la doctrine militaire reste claire pour toutes les tailles d’unités, du simple soldat au bataillon mécanisé : la meilleure option reste d’éviter les champs de mines. En un mot, il faut contourner !
Tim Guest
À propos de l’auteur : Tim Guest est un journaliste indépendant spécialisé en défense, correspondant au Royaume-Uni pour plusieurs médias, ancien spécialiste communication dans l’industrie de la défense et ex-officier de l’armée britannique.