Dans un saut technologique majeur vers des champs de bataille dominés par les drones, l’Armée indienne déploie des pelotons de drones Ashni (feu) au sein de son vaste réseau d’infanterie, marquant la création des premières unités de combat sans pilote dédiées au niveau tactique. Ces pelotons, composés d’environ 20 opérateurs de drones, sont désormais introduits dans 380 bataillons d’infanterie, offrant aux troupes de première ligne des capacités de surveillance en temps réel et des frappes kamikazes létales, susceptibles de redéfinir les affrontements en haute altitude et les patrouilles frontalières.
Présentée comme un volet central de la modernisation des forces, l’initiative Ashni, dévoilée fin octobre par le Directeur général de l’Infanterie, le lieutenant-général Ajay Kumar, illustre le virage de New Delhi vers des outils de guerre asymétrique inspirés des enseignements tirés en Ukraine, au Haut-Karabakh et lors des récents face-à-face Inde-Chine. « Chaque bataillon d’infanterie sur les 380 dispose désormais d’un peloton de drones Ashni comprenant au minimum quatre drones de surveillance et six drones armés », a révélé le lieutenant-général Kumar lors de la célébration de la Journée de l’infanterie le 22 octobre, soulignant le rôle de ces unités dans le « renforcement des capacités de combat de l’infanterie ».
Le peloton Ashni est constitué d’une équipe compacte et agile d’une vingtaine de spécialistes – pilotes de drones formés, opérateurs de capteurs et analystes de données – qui contrôlent un mix létal de véhicules aériens sans pilote (UAV). L’équipement standard comprend au moins quatre drones de surveillance assurant une reconnaissance continue, scrutant les positions ennemies, les mouvements de troupe, et les risques du terrain sur une portée de 10 à 15 km. Ces appareils sont complétés par six drones armés : des munitions flottantes (drones kamikazes) capables d’attaquer en piqué avec une charge explosive, ainsi que des UAV capables de larguer des munitions de précision pour frapper des blindés, des bunkers ou des positions d’artillerie hors de la ligne de vue.
Ces plateformes, développées localement par des entreprises comme ideaForge et Solar Industries, ainsi que par des importations sous pouvoirs d’urgence, affichent une endurance de vol de 2 à 4 heures à des altitudes adaptées aux reliefs accidentés de Ladakh et Arunachal. Leur intégration au système de gestion de combat Project Sanjay de l’Armée permet la transmission en temps réel des images vers les postes de commandement, facilitant la coordination d’attaques en essaim où plusieurs drones submergent les défenses adverses – une tactique testée sans succès par le Pakistan lors de l’opération Sindoor en mai 2025.
« Les Ashni visent à révolutionner la conscience situationnelle et la réponse tactique aux actions ennemies », explique l’analyste militaire le colonel (à la retraite) Ajay Ahlawat, soulignant que ces pelotons vont « démocratiser » l’utilisation des drones, les déployant désormais au niveau de chaque compagnie de fusiliers, et non plus uniquement à l’échelle des brigades.
La formation se déroule à l’École des drones de l’Armée à Beas, dans le Pendjab, où les opérateurs apprennent tout, des algorithmes de vol en essaim autonomes aux contre-mesures de guerre électronique. D’ici la fin de l’année, l’ensemble des 380 pelotons – répartis parmi les divisions montagnardes, désertiques et de plaine – seront opérationnels. Les forces spéciales ainsi que les nouveaux bataillons commandos Bhairav bénéficieront de versions améliorées comportant des drones MALE inspirés du Heron TP, à plus longue portée.
Le déploiement des Ashni s’inscrit en parallèle avec le programme des bataillons Bhairav, une extension d’élite qui ajoute 25 unités d’attaques légères destinées à combler le fossé entre l’infanterie conventionnelle et les forces spéciales parachutistes. Chaque bataillon Bhairav, composé de 800 à 1 000 soldats formés aux raids rapides et sabotages, intégrera son propre peloton Ashni pour un soutien d’appui profond.
Cinq unités Bhairav sont déjà déployées le long de la Ligne de contrôle réelle (LAC), avec une formation en conditions réelles débutée le 1er octobre et une mise en service complète prévue d’ici la fin du mois. « Les bataillons Bhairav ainsi que les forces spéciales disposeront également de pelotons de drones Ashni », a confirmé le lieutenant-général Kumar, évoquant un effet « multiplicateur de force » permettant aux commandos de déclencher des frappes de drones au cœur même de leur infiltration.
Cette combinaison – la précision humaine des Bhairav associée à la puissance aérienne d’Ashni – répond aux lacunes doctrinales révélées lors de l’affrontement de Galwan en 2020, où la supériorité chinoise en drones avait permis des renseignements en temps réel. Désormais, les troupes indiennes peuvent riposter avec une tactique dite « aigle sur le bras » : un soldat détecte une menace grâce à sa vision thermique, la transmet au peloton qui lance un essaim kamikaze en quelques minutes.
Le pari Ashni intervient dans un contexte de course régionale aux UAV. La Chine déploie des milliers de drones Wing Loong et CH le long de la LAC, tandis que le Pakistan intègre les plateformes turques Bayraktar Akinci après l’opération Sindoor. Pourtant, l’envergure du programme Ashni – avec plus de 7 600 opérateurs et 3 000 drones à l’échelle de l’Armée – positionne l’Inde comme l’avant-garde des drones en Asie du Sud, en cohérence avec le recrutement technophile du dispositif Agnipath. Le budget défense 2025-2026, doté de 6,2 lakh crore de roupies, garantit la pérennité du programme, avec des acquisitions prévues pour des radars améliorés et des brouilleurs anti-drones protégeant ces actifs stratégiques.