L’Armée de l’air indienne (IAF) a franchi une étape majeure dans sa quête longtemps retardée de renforcement de ses escadrons en soumettant au ministère de la Défense une proposition officielle pour l’acquisition directe de 114 avions de chasse multirôles Rafale auprès de la France. Cette démarche met ainsi de côté le processus concurrentiel du Programme Multi-Role Fighter Aircraft (MRFA), en faveur d’un accord gouvernement à gouvernement (G2G) visant à accélérer les livraisons face à des besoins opérationnels pressants. La performance remarquable du Rafale lors de l’opération à haut risque « Sindoor » plus tôt cette année, où les appareils ont mené des frappes chirurgicales neutralisant des cibles clés sans aucune perte, ainsi que la récente commande de la Marine indienne d’un contrat de 63 000 crores de roupies (7,5 milliards de dollars) pour 26 Rafale-M adaptés aux porte-avions, ont clairement orienté les choix de l’IAF.
L’Air Chief Marshal A.P. Singh, intervenant lors d’un récent forum de défense, a souligné l’urgence : « Le Rafale demeure un élément central de notre modernisation — il ne s’agit pas seulement de quantités, mais de l’intégration rapide de capacités éprouvées pour maintenir notre supériorité ». Cette proposition arrive à un moment critique, alors que les escadrons de l’IAF restent à un niveau précaire de 30 unités, bien en dessous des 42 autorisées, une situation aggravée par la mise à la retraite progressive des MiG-21 et Mirage 2000. Selon des sources internes, le ministère de la Défense pourrait approuver le dossier avant la fin de l’année, ouvrant la voie à la signature du contrat en 2026, avec des premières livraisons attendues à partir de 2029.
Cependant, cette initiative audacieuse, qui dépasserait le contrat de 59 000 crores de 2016 pour 36 Rafale—la plus importante acquisition de défense de l’Inde à ce jour— s’accompagne de nombreuses interrogations. Estimé à plus de 2 00 000 crores de roupies, incluant contreparties et production locale, le contrat impose une empreinte « Make in India » conséquente, potentiellement jusqu’à 60 % d’industrialisation locale. Si ce plan promet de dynamiser considérablement la filière aéronautique indienne, il suscite aussi des débats : ce méga-contrat garantit-il un transfert technologique véritablement transformateur, ou enferme-t-il l’Inde dans une dépendance stratégique aux chaînes d’approvisionnement françaises ? L’examen détaillé de ces enjeux montre une équation délicate entre urgence opérationnelle et autonomie à long terme.
Le parcours du Rafale en Inde a déjà franchi des étapes importantes en matière de localisation. En juin, Dassault Aviation a signé quatre accords de transfert de production avec Tata Advanced Systems Limited (TASL) pour fabriquer les fuselages complets du Rafale à Hyderabad — une première en dehors de la France. Cette usine, dont la mise en service est prévue pour mi-2026, pourrait produire jusqu’à 24 cellules par an, non seulement pour l’Inde mais éventuellement aussi pour l’export. Les partisans de ce projet y voient une transition complète : une chaîne de montage « India-first » où les ailes, baies avioniques et l’intégration finale seraient réalisées sur place, réduisant ainsi fortement la dépendance aux importations et générant plus de 10 000 emplois dans la chaîne d’approvisionnement.
Mais des voix sceptiques doutent de cette ambition. La France, protégeant jalousement son joyau stratégique dans un contexte de réarmement européen, est peu disposée à transférer intégralement le savoir-faire industriel. Eric Trappier, PDG de Dassault, a évoqué des « partenariats approfondis », mais les équipements clés et la garantie qualité restent centralisés à Paris. « Le montage local est une avancée, mais la vraie souveraineté exige la maîtrise de la conception — ce que les simples compensations ne pourront jamais fournir », met en garde l’ancien Air Marshal Kapil Kak, expert en acquisitions. Sans cela, l’Inde risque de n’être qu’un assembleur aggravé, à la merci des aléas géopolitiques, comme cela a pu être constaté avec le programme Su-30MKI.
L’Inde maîtrise l’assemblage aéronautique depuis des décennies — avec les lignes Jaguar ou Tejas à HAL Bangalore. Alors, qu’est-ce qui différencie ce lot Rafale ? Au cœur du dossier, les améliorations spécifiques à l’Inde (India-Specific Enhancements, ISE) prévues pour la version F4 : suites de guerre électronique Spectra améliorées, intégration du radar AESA Uttam développé par le DRDO, et compatibilité avec des carburants indigènes. Ce ne sont pas de simples ajouts, mais ils représentent à eux seuls un potentiel d’environ 50 000 crores en compensations, injectant la technologie dans HAL et des acteurs privés tels qu’Adani Defence.
Point crucial : le dossier garantit la compatibilité avec des armements indigènes — missiles air-air Astra BVRAAM, missiles anti-radiation Rudram, voire les missiles de croisière BrahMos-NG. Cela répond aux tensions vécues lors du contrat de 2016, où l’accès au code source pour l’intégration des armes fut un point sensible. Les essais récents, post-opération Sindoor, ont validé l’interopérabilité en conditions réelles, avec des pilotes de l’IAF vantant un véritable principe « plug-and-play ». « Nous avons résolu les derniers problèmes ; maintenant, il s’agit de passer à l’échelle », a confirmé un porte-parole de Dassault. Toutefois, le code source complet des systèmes de guerre électronique reste inaccessible, limitant la capacité de l’Inde à ajuster ses algorithmes face aux menaces évolutives, notamment des chasseurs chinois J-20 — une réticence française historique justifiée par les contrôles à l’exportation.
Impossible d’évoquer le Rafale sans parler du moteur M88, un bijou technologique combinant poussée vectorielle et supercroisière. L’ampleur financière de ce programme, bien supérieure aux contrats antérieurs, alimente les spéculations : Safran pourrait-il s’engager dans une co-développement d’un moteur de classe 110 kN, s’inscrivant dans la résurrection du projet Kaveri ? Les optimistes rappellent que dans le contrat Rafale-M de la Marine, un transfert de technologie pour la maintenance et les améliorations des moteurs a été inclus. Néanmoins, certains tabous subsistent : la technologie moteur, liée aussi à la propulsion nucléaire des sous-marins français, reste une ligne rouge. « Peu importe le chèque, la métallurgie spécifique et la conception des sections chaudes demeurent couvertes par le secret », souligne Abhijit Singh, analyste de l’IDSA, rappelant que lors des négociations de 2016, les compensations avaient permis d’obtenir des simulateurs mais non les plans détaillés.
Ce dilemme explique en partie le choix de l’Inde d’équiper le Tejas Mk2 avec des moteurs américains GE F414 — pourquoi investir des milliards dans une boîte noire française quand des alternatives existent ? Les partisans du Rafale espèrent que les connaissances acquises sur le M88 pourront accélérer le développement du futur chasseur AMCA, considéré comme l’équivalent du WS-10 chinois, mais sans clauses contraignantes, ce ne reste qu’une ambition. La clause de compensations, imposant une réinjection de 50 % dans le pays, offre toutefois des opportunités : joint ventures pour des moteurs auxiliaires ou carburants d’aviation verts pourraient émerger.
Le principal défi demeure financier. Avec un coût de base d’environ 1,75 lakh crore (hors inflation), ce contrat représenterait 40 % des dépenses d’investissement de l’IAF jusqu’en 2035, selon les projections du Contrôleur et Auditeur Général (CAG). Il limite les marges pour des projets plus furtifs — notamment l’Advanced Medium Combat Aircraft (AMCA) Mk1, dont le premier vol est prévu en 2028, ou d’éventuelles acquisitions d’appareils comme le F-35 ou le FCAS européen. « Le Rafale comble un vide immédiat, mais à quel prix en termes d’opportunités ? », s’interroge Sameer Patil, économiste de la défense. L’intégration du Rafale-M dans la Marine pèse déjà sur le budget des forces armées, et l’ajout de 114 Rafale terrestres risque d’installer une « monoculture française », compliquant la logistique face à la coexistence des Su-30 et futurs avions de 5e génération.
Des mesures atténuantes pourraient venir d’étalements des paiements et de compensations à l’export — Dassault vise des ventes vers les Émirats arabes unis et l’Indonésie depuis la production indienne — mais les tactiques de masse des chasseurs chinois J-35 obligent à maintenir des flottes diversifiées. Le Conseil d’acquisition du ministère de la Défense devra peser soigneusement entre un renforcement rapide et un développement équilibré à plus long terme.