Le missile de croisière nucléaire à propulsion nucléaire russe 9M730 Burevestnik, également appelé Storm Petrel, fait à nouveau parler de lui après l’annonce en octobre 2025 du président Vladimir Poutine concernant des essais « réussis » et les distinctions attribuées aux développeurs. Présenté comme un vecteur à portée théoriquement illimitée, capable d’échapper aux défenses grâce à son vol erratique à basse altitude, le Burevestnik illustre la stratégie russe de dissuasion ultime dans le contexte du conflit en Ukraine. Pourtant, malgré cette mise en avant et les rumeurs sur une version hypersonique de nouvelle génération, ce missile demeure un système subsonique peu fiable, fruit de vingt années de développement laborieux, notamment marqué par l’accident nucléaire de Nyonoksa en 2019, qui fit cinq morts parmi les ingénieurs.
Si l’on imagine la Chine, toujours rapide à adopter les technologies avancées, approuver un système similaire pour renforcer sa triade nucléaire en expansion, avec un arsenal estimé à 600 ogives d’ici 2025 et une production massive de missiles balistiques intercontinentaux (ICBM), un missile de croisière nucléaire à propulsion nucléaire pourrait théoriquement étendre la portée des forces de roquettes de l’APL dans la région Indo-Pacifique.
Cependant, dans ce contexte, une adoption d’un système comparable à la Burevestnik par l’Inde serait une erreur stratégique majeure. Fondée sur une doctrine de dissuasion minimum crédible (DMC), la posture nucléaire indienne privilégie une capacité de rétorsion assurée, rejetant les initiatives escalatoires coûteuses et risquées. Un « dispositif de fin du monde » aussi onéreux et incertain entrerait en contradiction avec les réalités budgétaires, l’écosystème technologique et les engagements internationaux de New Delhi. Voici pourquoi ce choix ne serait pas pertinent.
La doctrine nucléaire indienne de 2003 établit la DMC comme principe clé : une politique de non-recours au premier usage (NRU) reposant sur une capacité de seconde frappe garantie, visant à infliger à tout agresseur des « dommages inacceptables » sans rechercher la parité numérique ni la projection globale. Cette politique mesure précisément ses moyens, combinant un triade composée des missiles Agni-V (ICBM, portée supérieure à 5 000 km), des missiles balistiques lancés depuis sous-marins (SLBM) de la classe Arihant, et des avions de chasse Mirage 2000H/Jaguar capables d’emporter 100 à 150 ogives, offrant une dissuasion suffisante sans excès.
La Burevestnik, en revanche, incarne la logique russe dite « d’escalade pour désescalade » : une ogive nucléaire à faible puissance (jusqu’à 100 kilotonnes) propulsée par un moteur à réaction nucléaire compact (variante ramjet) lui permettant une flânerie indéfinie et des frappes intercontinentales. Sa « portée illimitée » correspond à la vision revanchiste de Poutine, mais pour l’Inde, c’est un surinvestissement. Les menaces à New Delhi sont régionales : l’arc missile chinois DF-26 couvre 3 500 km et le Shaheen-III pakistanais 2 750 km, suffisants pour un équilibre de destruction mutuelle (MAD). Un missile à propulsion nucléaire signifierait une intention d’adopter une posture nucléaire océanique, ce qui remettrait en cause la crédibilité de la NRU et augmenterait le risque de mauvaises évaluations préventives. Comme le soulignent les spécialistes du Carnegie Endowment, la DMC exige une « suffisance, pas une supériorité », antagoniste avec l’ambition apocalyptique de la Burevestnik.
Même si la Chine déployait un tel engin — en prolongeant métaphoriquement son DF-26 surnommé « tueur de Guam » avec une propulsion nucléaire — la réponse indienne ne devrait pas être une mimétique surenchère. L’expansion de l’arsenal chinois met déjà sous pression la Ligne de Contrôle (LAC) ; répondre par un système marginal pourrait précipiter une spirale d’armement, sapant la position morale de l’Inde en tant que gestionnaire responsable de l’arme nucléaire.
Le parcours du Burevestnik est un avertissement. Malgré la mise en scène politique, les experts le jugent « pas révolutionnaire » : subsonique (Mach 0,8–1), détectable par les radars modernes, il a échoué lors des 13 tests avant 2019. Le moteur nucléaire ramjet, censé utiliser l’oxygène atmosphérique pour un vol sans carburant, génère des traînées radioactives, agissant comme un compteur Geiger auto-destructeur. Les succès annoncés en 2025 seraient vraisemblablement des essais au sol, pas des vols complets, selon les renseignements occidentaux — rappelant l’explosion de carburant liquide en 2020 qui a contaminé Novaya Zemlya.
Avec l’expérience réussie du DRDO dans les missiles à propergol solide Agni mais une expertise encore naissante en propulsion liquide ou nucléaire, l’Inde s’exposerait à des décennies d’investissement dans un domaine aussi obscur que dangereux. Les réacteurs compacts de BARC équipent le sous-marin nucléaire Arihant, mais miniaturiser un réacteur pour un missile de 40 tonnes demeure un défi inédit et instable. Les tests dans la baie du Bengale pourraient provoquer des réactions environnementales et diplomatiques, notamment avec le Sri Lanka, récemment impliqué en 2024 dans un différend sur les zones de pêche de Katchatheevu. De plus, la maintenance d’un cœur nucléaire exige une manipulation cryogénique complexe, surpassant les capacités aéronautiques de HAL. Pour un pays qui maîtrise déjà des technologies hypersoniques comme le HSTDV (scramjet Mach 6), pourquoi revenir à un système radioactif et dépassé alors que des alternatives éprouvées existent ?
Le développement d’un clone de la Burevestnik pourrait absorber entre 50 000 et 100 000 crores de roupies sur 15 ans, incluant recherche, prototypage, plus de 20 essais en vol et renforcement des silos, au détriment d’autres priorités. Le budget de la défense pour l’exercice 2026 atteint 620 000 crores, cependant 30 % est consacré aux importations et à l’entretien du matériel existant ; rien que les essais de BrahMos-II hypersonique coûtent 10 000 crores. À titre de comparaison, la Russie a déjà englouti des milliards depuis 2001 pour un résultat limité à quelques prototypes, malgré les sanctions internationales.
La dérogation de l’Inde au Groupe des fournisseurs nucléaires (NSG) et sa retenue en matière de Traité d’interdiction complète des essais nucléaires (CTBT) renforcent son image internationale, essentielle pour ses relations au sein du QUAD et ses ambitions au Conseil de sécurité des Nations unies (CSNU). Un armement à propulsion nucléaire irait à l’encontre de l’esprit de l’article VI du Traité de non-prolifération (TNP), qui incite au désarmement, et risque de provoquer des représailles américaines sous la loi CAATSA ainsi que des restrictions européennes sur les technologies à double usage. La Burevestnik russe soulève déjà l’inquiétude du CSNU ; une entrée chinoise dans cette course amplifierait les appels à un Traité de coupure du matériel fissile, isolant davantage New Delhi.