- Deuxième année de guerre : un retour aux tranchées
- Troisième année : la guerre des drones depuis l’ombre
- Quatrième année : logistique à pied et persistance des maux anciens
- Évolution des tactiques russes d’attaque
- Un combat urbain de plus en plus automatisé
- L’Ukraine donne une image de l’avenir du combat
Les récents combats autour de la ville ukrainienne de Pokrowsk illustrent les profondes transformations du paysage militaire dans le cadre du conflit entre la Russie et l’Ukraine. Après une première année marquée par des opérations mobiles classiques, l’évolution a conduit à un maintien des lignes de front, révélant une mutation significative vers une guerre de plus en plus automatisée et drone-dépendante.
Au début du conflit, les avancées russes dans le nord, l’est et le sud de l’Ukraine et les contre-offensives ukrainiennes se déployaient selon des schémas traditionnels. Progressivement, les champs de bataille se sont figés, en grande partie en raison de l’omniprésence des drones qui ont créé un « champ de bataille transparent ». Toute concentration ou mouvement important de troupes était immédiatement détecté, permettant des frappes précises à l’artillerie, aux missiles guidés ou même par d’autres drones. La défense aérienne étendue des deux camps et l’incapacité à établir une supériorité aérienne ont renforcé ce statu quo.
Deuxième année de guerre : un retour aux tranchées
Les combats se sont rapprochés des conditions dignes de la Première Guerre mondiale. Les forces adverses se retranchaient dans des réseaux de tranchées défendus par des champs de mines, tandis que des appareils à hélices, difficiles à abattre avec les moyens contemporains de défense aérienne, dominaient les cieux. La contre-offensive ukrainienne de l’été 2023, bien qu’appuyée par des véhicules blindés fournis par les alliés occidentaux, a échoué dans ce contexte où la guerre mécanisée perdait du terrain.
Privés d’une artillerie et d’une aviation suffisantes, les Ukrainiens ont renforcé l’usage des drones, qui ont pris le relais dans la reconnaissance et les frappes. Les attaques se déroulaient désormais en petites unités à pied ou sur des véhicules légers, utilisant toute couverture disponible. Du côté russe, la tactique d’envoi d’assaut visant à attirer le feu ennemi, permettant ainsi d’identifier et d’éliminer les positions adverses par des armes lourdes de longue portée comme les bombes planantes, a généré d’importantes pertes humaines.
Troisième année : la guerre des drones depuis l’ombre
Cette tendance à une guerre plus morcelée et centrée sur l’utilisation intensive des drones s’est accentuée au troisième anniversaire du conflit. Les lignes de front se composent désormais de positions disséminées, souvent souterraines ou aménagées dans des caves, où de petites équipes surveillent et frappent grâce à des drones. L’espace « sans homme » qui sépare les lignes peut s’étendre sur plusieurs kilomètres.
Le danger majeur concerne moins le combat stationnaire que les déplacements vers et depuis ces positions. Initialement, la nuit offrait une certaine protection, mais la généralisation des dispositifs de vision nocturne embarqués sur les drones a presque éliminé cet avantage. Les drones sont désormais pilotés via des câbles à fibre optique ou assistés par intelligence artificielle, avec le recours à des drones-mères et relais afin de contrer les puissants brouillages électroniques ciblant les communications radio.
Quatrième année : logistique à pied et persistance des maux anciens
La zone exposée aux attaques droniennes s’étend à présent jusqu’à 30 kilomètres derrière les premières lignes. Cela complique les mouvements de troupes en première ligne, leur ravitaillement et l’évacuation des blessés, qui s’effectuent désormais majoritairement à pied, sur des véhicules légers, motos ou via des systèmes sans pilote.
Un bénéfice indirect est la forte baisse de la consommation de carburant à la frontière par rapport à une logistique basée sur des opérations mécanisées. Cependant, les difficultés d’évacuation médicale rapide ont fait réapparaître d’anciennes séquelles telles que des infections sévères non traitées, comme le gangrène. Globalement, les rapports indiquent une quasi-absence humaine sur le terrain, désormais peuplé par une multitude de drones.
Évolution des tactiques russes d’attaque
La priorité russe reste la reconnaissance des positions ukrainiennes afin de les anéantir, souvent avec des bombes guidées pèsant jusqu’à 1 500 kg et lancées à 50 kilomètres de distance, ciblant principalement les infrastructures enfouies. Les assauts d’infanterie ont lieu surtout par mauvais temps, qui offre encore une relative protection contre les drones.
Ces attaques très réduites, parfois seulement en binômes, font parfois intrusion dans l’arrière-front ukrainien. En août, une concentration d’une dizaine de kilomètres dans cette zone autour de Pokrowsk a donné à la Russie une menace suffisamment sérieuse pour contraindre l’Ukraine à déployer des forces en nombre pour assainir le secteur et reprendre le contrôle de plusieurs villages.
Un combat urbain de plus en plus automatisé
Les affrontements en milieu urbain, avec la bataille de Bachmut en 2022-2023 comme exemple marquant, ont vu des effectifs considérables être déployés : environ 30 000 soldats ukrainiens contre près du double côté russe, y compris les mercenaires du groupe Wagner. Les combats de neuf mois dans cette ville largement détruite ont causé entre 20 000 et 30 000 morts russes selon leurs propres estimations, ainsi que jusqu’à 80 000 blessés, plusieurs fois.
À Pokrowsk, les forces principales des deux camps restent généralement à une dizaine de kilomètres de la ville. Selon des sources ukrainiennes récentes, seulement environ 300 soldats russes se trouvaient encore dans l’agglomération. Du côté russe, la doctrine tend à reposer sur de très petites unités de deux hommes soutenues par des drones pour contrôler une rue entière ou une zone boisée. Un enregistrement récent a montré des soldats russes pénétrant dans Pokrowsk à moto ou à bord de véhicules récupérés localement, se déplaçant dans un brouillard dense.
L’Ukraine donne une image de l’avenir du combat
Cette automatisation croissante de la guerre a un effet positif important : la réduction des pertes humaines par rapport aux batailles sanglantes antérieures, notamment grâce au recours intensif aux drones. Cela joue en faveur de l’Ukraine dont les ressources humaines sont plus limitées que celles de la Russie. Dernièrement, le pays a même temporairement autorisé les hommes de 18 à 22 ans à sortir du territoire, alignant ainsi sa mobilisation sur une fourchette d’âge à partir de 25 ans, dans l’espoir de tenir encore deux à trois années dans la défense.
Malgré tout, la guerre menée à l’aide de drones provoque toujours de lourdes pertes dans ce vaste théâtre d’opérations. En dernier ressort, les drones ne peuvent ni occuper ni tenir le terrain : l’intervention humaine est toujours indispensable pour exercer un contrôle direct et durable. Toutefois, la progression rapide de l’intelligence artificielle dans le pilotage et la gestion des systèmes autonomes annonce une nouvelle étape d’automatisation que les forces armées du monde entier devront anticiper.
Stefan Axel Boes