Le conflit bref mais intense mené cet été par Israël contre l’Iran, ainsi que ses frappes militaires audacieuses sur Doha en septembre, ont ravivé le débat au Moyen-Orient sur l’efficacité de la dissuasion nucléaire. Les États du Golfe s’inquiètent désormais que l’agressivité israélienne pousse Téhéran à franchir le pas et à se doter d’une arme nucléaire afin de prévenir un changement de régime.
Depuis longtemps, l’Arabie saoudite souhaite aligner ses capacités militaires et nucléaires sur celles de ses rivaux régionaux, l’Iran et Israël. Après la guerre de 12 jours, Riyad semble renforcer sa politique d’ambiguïté nucléaire. Les États-Unis doivent tenir compte de cette évolution avant la visite du prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane à la Maison-Blanche le 18 novembre, où la coopération nucléaire sera au cœur des discussions. L’administration américaine devrait rapidement apaiser les inquiétudes sécuritaires croissantes de l’Arabie saoudite, en proposant un partenariat sur les technologies nucléaires avancées, le financement, la sécurité et la formation, tout en restant fermement engagée en faveur de la non-prolifération dans l’ensemble du Moyen-Orient. Collaborer avec Riyad dans ce contexte d’insécurité pourrait renforcer la crédibilité de Washington en tant que partenaire de sécurité fiable.
La position saoudienne sur l’enrichissement de l’uranium
L’Arabie saoudite refuse depuis longtemps d’abandonner sa capacité à enrichir l’uranium sur son territoire, contrairement aux exigences américaines. Cette posture est motivée par un souci d’autonomie et d’indépendance. La stratégie saoudienne diffère de celle des Émirats arabes unis, qui ont signé en 2009 une version dite « gold standard » de l’accord 123 avec les États-Unis, interdisant l’enrichissement d’uranium et le retraitement de plutonium sur leur sol. Cet accord a permis aux Émirats d’accéder à la technologie nucléaire américaine pour construire les réacteurs de la centrale de Barakah, qui utilisent exclusivement de l’uranium faiblement enrichi importé. Réalisée par un consortium dirigé par la Corée du Sud, Barakah est aujourd’hui la centrale nucléaire la plus avancée du monde arabe. En renonçant à l’enrichissement domestique, les Émirats se sont positionnés en partenaire nucléaire fiable, montrant que leur programme civil est sûr.
Riyad, en revanche, rejette le « gold standard » qu’elle juge inacceptable car il risquerait de lui faire perdre son avantage compétitif. L’accord nucléaire de 2015 a permis à l’Iran d’enrichir de l’uranium à faible niveau sur son sol, tandis que les États-Unis ont laissé Israël constituer un vaste arsenal nucléaire. Des partenaires américains comme l’Inde, le Japon ou la Corée du Sud disposent également de programmes nucléaires avancés. L’Arabie saoudite refuse d’être désavantagée et considère le contrôle du cycle complet du combustible nucléaire comme un droit souverain. Ce programme est pour ses dirigeants une question de fierté, de statut et une manière d’influer sur l’équilibre régional des forces. Il offrirait aussi un vivier pour former des ingénieurs locaux, bâtir des chaînes d’approvisionnement nationales et exploiter des ressources d’uranium indigènes.
Les ambitions nucléaires de Riyad restent modestes, axées sur deux réacteurs à eau pressurisée dont le risque de prolifération est limité. Des progrès notables ont été réalisés sur les plans juridique, réglementaire et technique. Le programme nucléaire saoudien est supervisé par l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) via un accord global de garanties. Le chantier de la première centrale à Duwaiheen est en phase d’approvisionnement, avec des soumissionnaires venus de Corée du Sud, Chine, France et Russie, parallèlement à des négociations avec les États-Unis. Aucun réacteur n’est encore en service.
Si Riyad revendique un usage uniquement civil, elle maintient une certaine ambiguïté nucléaire, refusant par exemple d’adopter le protocole additionnel renforcé imposé par l’AIEA. Le prince héritier a d’ailleurs déclaré à plusieurs reprises que si l’Iran devenait une puissance nucléaire, l’Arabie saoudite suivrait la même voie.
Les conséquences du conflit
Les frappes israéliennes récentes sur Doha ont accru la perception chez les monarchies du Golfe de la nécessité de renforcer leur pouvoir de dissuasion, qu’il soit conventionnel ou nucléaire, ainsi que leur demande de garanties sécuritaires auprès des États-Unis.
Mais la confrontation israélo-iranienne a aussi ébranlé la conviction que la latence nucléaire iranienne constituait une véritable dissuasion. Au contraire, elle a montré qu’être une puissance « seuil » sous la surveillance de l’AIEA peut susciter des attaques préventives. L’approche ambiguë de Téhéran n’a pas assuré la stabilité du régime, comme en témoigne la mort de 30 hauts responsables iraniens lors du conflit. La décision de l’ancien dirigeant libyen Mouammar Kadhafi d’abandonner son programme nucléaire en 2003 n’a pas empêché sa chute ultérieure. Par opposition, des États dotés de l’arme nucléaire comme la Corée du Nord ou le Pakistan ont réussi à dissuader une intervention étrangère visant à changer leur régime.
À court terme, la mise en place d’une dissuasion nucléaire propre est hors de portée pour l’Arabie saoudite. Le coût financier d’un programme nucléaire avancé serait énorme, et Riyad subirait des lourdes répercussions politiques de la part de Washington, notamment un soutien bipartisan du Congrès à des sanctions. Cette démarche pourrait également provoquer une réponse israélienne par sabotage ou frappes militaires directes. Face à la perspective d’un Iran se lançant dans la course à la bombe ou d’une campagne militaire israélienne prolongée à ses frontières, l’Arabie saoudite cherche à maintenir toutes ses options ouvertes.
Dans ce cadre, l’accord de défense mutuelle récemment signé avec le Pakistan s’inscrit dans cette stratégie. Bien qu’inédit dans le détail, Riyad mise probablement sur une coopération nucléaire avec Islamabad lui offrant une garantie de sécurité via l’extension d’un parapluie nucléaire ou le transfert de capacités en cas de menace existentielle. Ainsi, l’Arabie saoudite bénéficie d’une dissuasion nucléaire de fait, sans supporter les risques d’un affrontement direct avec Washington ni attirer les frappes d’Israël pendant un processus d’armement prolongé.
Ce pacte fait écho à une coopération nucléaire entre les deux pays qui remonte aux années 1970. Depuis, l’Arabie saoudite a apporté un soutien financier crucial au programme nucléaire pakistanais, alors qualifié de « bombe islamique ». Des rapports font état de déplacements de scientifiques pakistanais en Arabie saoudite, et des déclarations officielles saudiennes ont suggéré qu’Islamabad pourrait fournir la bombe à Riyad en cas de besoin, renforçant la perception d’un filet de sécurité nucléaire informel désormais entériné.
Pour sa part, le Pakistan pourrait conclure des accords similaires avec d’autres États du Golfe, tels le Qatar, favorisant une architecture régionale de sécurité nucléaire centrée sur Islamabad. Cette diversification traduit la volonté des monarchies du Golfe de ne plus dépendre exclusivement des États-Unis.
Que peuvent faire les États-Unis ?
La réévaluation nucléaire de l’Arabie saoudite traduit non seulement la menace perçue d’Israël, mais aussi un accroissement de la méfiance envers les garanties américaines. Les frappes américaines sur l’Iran en juin, qui ont suscité une « vive inquiétude » à Riyad, et la frappe israélienne sur le Qatar ont renforcé le sentiment à Arabes que Washington est un partenaire peu fiable. L’ordre exécutif américain garantissant la sécurité de Doha constitue une assurance moins solide que le traité de défense formel que Riyad cherche à conclure avec Washington depuis des années.
Pour autant, les monarchies du Golfe continuent de préférer les États-Unis pour la coopération nucléaire. La question nucléaire est une priorité dans les négociations du « méga accord » entre Washington et Riyad. Les discussions avec l’administration Biden ont achoppé sur les droits d’enrichissement, mais le retour de Donald Trump ouvre une fenêtre d’opportunité. Sous son premier mandat, Trump avait discrètement autorisé des entreprises américaines à commencer des travaux préparatoires nucléaires avec l’Arabie saoudite malgré l’opposition du Congrès. Lors de sa visite en mai dernier, il a montré sa volonté de dissocier la coopération nucléaire de la normalisation avec Israël. Son administration a exploré la possibilité d’assouplir le « gold standard », autorisant un enrichissement saoudien sous contrôle, une piste qui devrait refaire surface lors de la prochaine rencontre à la Maison-Blanche.
Pour Riyad, Trump est perçu comme le seul président américain prêt à accorder un partenariat nucléaire étendu sans exiger l’abandon du droit à l’enrichissement domestique. Il a aussi fermement coupé court à toute tentative saoudienne de faire pression sur Washington en menaçant de se tourner vers la Chine pour ce volet.
Les tensions régionales accrues, la puissance nucléaire indéclarée d’Israël, la perspective d’un Iran faisant secrètement la course à la bombe, et une fiabilité américaine remise en cause, pousseront probablement l’Arabie saoudite à renforcer son ambiguïté nucléaire. Cette évolution complique l’objectif américain de prévenir une course aux armements nucléaires dans une région déjà volatile.
Cependant, les États-Unis devraient mettre en garde Riyad contre les dangers liés à une éventuelle militarisation de son programme. Le cas iranien montre que la violation du Traité de non-prolifération (TNP) causerait un grave dommage aux relations avec le Congrès américain, tant républicain que démocrate, ainsi qu’avec les capitales européennes. Ce processus serait long et peu susceptible de dissuader les menaces actuelles, pouvant même inciter Israël à des sabotages ou frappes préventives, comme ce fut le cas en Syrie, en Irak et en Iran. Si les monarchies du Golfe sollicitent le Pakistan pour un parapluie nucléaire, il convient de rappeler que même deux puissances nucléaires peuvent s’affronter militairement, comme l’ont montré les récents conflits indo-pakistanais.
Les États-Unis devront aussi reconnaître les réalités des menaces pesant sur les monarchies du Golfe, en particulier face à l’Iran et Israël. Une réaction américaine plus forte aux attaques régionales d’Israël sera cruciale pour décourager la prolifération nucléaire chez les partenaires arabes.
À plus long terme, si les comportements israéliens se modèrent et que le programme nucléaire iranien reste sous contrôle, l’Arabie saoudite pourrait soutenir une approche coopérative. Un consortium nucléaire régional au sein du Conseil de coopération du Golfe, incluant potentiellement l’Iran, permettrait d’intégrer coopération civile, garanties partagées et surveillance coordonnée. Ce cadre renforcerait la transparence, limiterait les tentations de franchir le seuil nucléaire, et réduirait le risque que l’effondrement d’un État fasse tomber des matériaux nucléaires entre de mauvaises mains.
Washington, épaulé par ses partenaires européens, peut consolider ce dispositif en proposant des incitations progressives telles que des technologies nucléaires civiles avancées, un cofinancement des centrales, des programmes de formation d’ingénieurs et des systèmes régionaux de gestion des urgences, assurant ainsi aux monarchies du Golfe un sentiment d’empowerment technologique et diplomatique.
En définitive, l’évolution du programme nucléaire saoudien reste étroitement liée aux dynamiques régionales futures. Si Téhéran accélère sa course à la bombe et qu’Israël continue d’exploiter ses capacités nucléaires non déclarées pour façonner la géopolitique par la force, Riyad sera sous une pression accrue pour maintenir l’option nucléaire en permanence à l’agenda.