Avec l’intégration de la Suède à l’OTAN, la mer Baltique s’est transformée en un véritable « lac rempli de sous-marins de l’Alliance » placés sous un commandement unifié. Un exercice de guerre antisubmarin en cours illustre cette nouvelle configuration stratégique, qui positionne la Suède en première ligne de la défense maritime collective dans cette zone sensible.
« Avec l’adhésion de la Suède, c’est la première fois que nous intégrons une nation disposant de sous-marins au sein de l’OTAN. Désormais, la mer Baltique est essentiellement un lac occupé par des sous-marins de l’Alliance », a déclaré le contre-amiral américain Bret Grabbe, commandant de la flotte sous-marine de l’OTAN, lors d’une conférence de presse organisée à bord de la frégate néerlandaise HNLMS Van Amstel, amarrée à Stockholm.
L’exercice nommé Merlin, une manœuvre spécifique de guerre antisubmarin dans la Baltique, réunit des sous-marins suédois et allemands, des navires de surface et des hélicoptères venus de France, d’Allemagne, des Pays-Bas et de Suède, ainsi qu’un avion de patrouille maritime américain. L’objectif est de s’entraîner aux opérations antisubmarines dans ce théâtre maritime peu profond, miné et particulièrement propice à ce type de guerre.
Entrée dans l’OTAN en mars 2024, la Suède a radicalement transformé sa doctrine navale jusque-là axée sur une posture non alignée. Sa marine ne se contente plus de défendre les côtes nationales, mais protège désormais le flanc oriental de l’Alliance, qui s’étend de facto des côtes finlandaises aux États baltes à l’est. « Nous défendons aussi nos pays de l’autre côté… La frontière se trouve désormais sur la côte orientale », a expliqué le contre-amiral Johan Norlén, chef de la marine suédoise.
Cela fait de la Suède un acteur clé dans la mer Baltique, un espace maritime très fréquenté avec une profondeur moyenne d’environ 61 mètres, idéal pour la guerre antisubmarin mais vulnérable aux menaces hybrides russes telles que les incursions sous-marines, le sabotage discret ou les attaques contre les infrastructures essentielles comme les câbles sous-marins.
Selon des informations ouvertes, la Russie déploie habituellement deux à trois sous-marins conventionnels diesel-électriques de classe Kilo à partir de bases comme Baltijsk, dans l’enclave de Kaliningrad. Actuellement, « un petit nombre de sous-marins Kilo opère encore dans la Baltique », a précisé le contre-amiral américain.
Dans la zone de responsabilité de l’OTAN, le ratio entre navires alliés et adverses est de trois à quatre pour un, « une supériorité dissuasive impressionnante obtenue grâce à la coopération », a souligné Grabbe. Cette supériorité repose aussi sur la polyvalence des sous-marins de l’Alliance, employés pour l’intelligence, la surveillance, la reconnaissance (ISR), les opérations spéciales et les futures missions avec systèmes non habités.
Défis dans la modernisation des sous-marins suédois
Les sous-marins conventionnels suédois, réputés pour leur discrétion et leur propulsion indépendante de l’air (AIP), apportent une valeur ajoutée unique. La classe Gotland est notamment célèbre pour avoir « coulé » en exercice en 2005 le porte-avions USS Ronald Reagan lors d’une simulation.
Cependant, le vieillissement des infrastructures et les engagements OTAN imposent une montée en puissance. La Suède modernise sa flotte avec de nouveaux sous-marins et navires de guerre de surface tout en renouvelant ses équipements. Mais des retards chroniques et des coûts en forte hausse risquent de créer des lacunes stratégiques dans un contexte de tension croissante dans la région.
Actuellement, la flotte suédoise compte trois sous-marins classe Gotland modernisés, un de classe Södermanland, ainsi que cinq corvettes furtives classe Visby, toutes optimisées pour la guerre antisubmarin dans la Baltique grâce à leur propulsion silencieuse et leurs sonars avancés.
Le constructeur Saab Kockums développe la nouvelle génération de sous-marins de classe A26 Blekinge (HMS Blekinge et HMS Skåne). Équipés de la propulsion AIP Stirling, ces sous-marins comprennent des modules multifonctions pour plongeurs, véhicules sous-marins non habités (UUV), torpilles et autres équipements, les rendant particulièrement adaptés aux opérations côtières et à la protection des infrastructures sous-marines.
Mais le programme rencontre d’importants obstacles. Commandés fermement en 2015 avec des livraisons initialement prévues entre 2022 et 2024, les sous-marins voient leurs coûts doubler et leurs délais glisser à 2027-2028. En octobre 2025, Saab et l’Administration suédoise du matériel de défense (FMV) ont annoncé une nouvelle renégociation. Le budget atteint désormais 25 milliards de couronnes suédoises (environ 2,6 milliards de dollars), avec des livraisons reportées à 2031 et 2035.
Le chef de la marine suédoise a refusé de commenter ces retards et surcoûts, renvoyant la responsabilité à la FMV et à l’industrie. Celle-ci précise que la construction d’une nouvelle classe de sous-marins est un projet très complexe, comportant des risques techniques et financiers, désormais atténués grâce à l’avancement des travaux.
Vers des frégates plus grandes
Pour renforcer sa défense maritime face à l’évolution des menaces dans la région, la Suède prévoit également d’introduire des frégates de nouvelle génération plus grandes que ses corvettes Visby actuelles.
Le contre-amiral Norlén a indiqué que ces navires pourraient atteindre environ 120 mètres de long, marquant un tournant stratégique vers des plateformes navales plus robustes et polyvalentes. Cette évolution est motivée par la nécessité d’intégrer des systèmes avancés de défense aérienne, dont les silos et les lance-missiles, qui exigent des navires de grande taille.
Passer d’une taille de 72 à 120 mètres permettra aussi d’accueillir les technologies futures, notamment les systèmes non habités.
Cependant, là aussi les nouveaux navires de combat de surface accusent du retard. Quatre frégates plus grandes sont prévues pour remplacer les navires anciens et compléter les Visby, elles-mêmes en cours de modernisation à mi-vie comprenant l’ajout d’un système de défense aérienne Sea Ceptor, dont la mise en service s’étalera jusqu’aux années 2040.
Les groupes Saab et britannique Babcock figurent parmi les principaux candidats pour le design des nouvelles frégates, confrontés à la concurrence du français Naval Group et de l’espagnol Navantia. Cette dernière est considérée comme un candidat imprévu mais crédible grâce notamment à sa capacité de respect des délais serrés.
Les deux premières unités devraient être livrées en 2030, avec une flotte complète opérationnelle d’ici 2035. Le coût total reste pour l’heure non communiqué.
Interrogé sur les priorités entre calendrier, capacités et budget, le chef de la marine suédoise a insisté sur la nécessité d’un équilibre entre ces trois aspects. Une annonce officielle est attendue prochainement, sans date précise révélée.