L’Allemagne a formellement proposé à la Défense brésilienne le transfert de 65 chars de combat Leopard 2A6 et 78 véhicules de combat d’infanterie Marder 1A5, avec une remise à niveau assurée par KNDS Deutschland. Cette offre s’inscrit dans le cadre du programme « Nova Família de Blindados sobre Lagartas (nouvelle famille de blindés sur chenilles) » de l’armée brésilienne, qui doit concilier une capacité opérationnelle à court terme et un projet industriel à long terme conforme aux standards de l’OTAN.
Selon les informations rapportées par Tecnodefesa, ces chars Leopard 2A6 correspondent à des véhicules issus de lots anciens conservés en réserve par l’armée allemande. Ces chars auraient même été refusés par l’Ukraine en raison de leur état, soulevant des questions sur l’étendue de la modernisation nécessaire, la durée de vie résiduelle et les coûts d’entretien. Le volume proposé coïncide avec le plan brésilien initial pour la famille de véhicules chenillés, comprenant 65 chars de combat et 78 véhicules d’infanterie.
Le Leopard 2A6 est un char de combat principal (MBT) de deuxième génération équipé d’un canon à âme lisse L55 de 120 mm, plus long que le L44 monté sur les Leopard 2A4. Il affiche un poids en ordre de combat d’environ 62,3 tonnes et est propulsé par un moteur diesel MTU MB 873 Ka-501 de 1 500 chevaux, avec un équipage de quatre militaires. Cette configuration offre un bon rapport puissance/masse et permet des vitesses élevées sur route, à condition de disposer d’infrastructures adaptées (routes, ponts, équipements de franchissement).
Le Marder 1A5, de son côté, est un véhicule de combat d’infanterie modernisé, renforcé par des kits anti-mines et une nouvelle configuration intérieure destinée à réduire les blessures par souffle d’explosion, ce qui se traduit toutefois par une augmentation du poids et des contraintes d’entretien par rapport aux versions antérieures.
Le Leopard 2A6 est pressenti pour remplacer les Leopard 1 en service depuis les années 1990. Si le transfert est confirmé, KNDS Deutschland serait chargé de la modernisation et de la maintenance en Allemagne avant remise au Brésil, avec une montée en puissance progressive de la flotte accompagnée de la formation des équipages et du personnel de maintenance. À ce stade, la proposition reste une initiative intergouvernementale sans contrat formellement signé.
Le ministère brésilien de la Défense devra procéder à une évaluation technique et financière approfondie, prenant en compte la logistique, le coût sur le cycle de vie, les délais de modernisation et les besoins réels en capacités par rapport à d’autres options disponibles sur le marché.
Parmi les exigences nationales, le char principal attendu pour l’Opération Nova Família doit allier architecture moderne et poids modéré pour éviter une refonte totale des véhicules de transport lourd, des ponts militaires et des infrastructures de stockage. Or, avec ses plus de 60 tonnes, le Leopard 2A6 dépasse largement le seuil souvent fixé à 50 tonnes, critère destiné à préserver la mobilité stratégique sur le territoire brésilien.
Dans un pays à l’étendue continentale et au réseau routier et ferroviaire hétérogène, l’adoption d’une plateforme aussi lourde complique les plans de manœuvre, rallonge les délais de concentration des forces et accroît la dépendance aux unités du génie. Le Marder 1A5 offre une protection accrue pour l’infanterie, mais ne dispose pas du niveau d’intégration digitale des dernières générations de véhicules de combat d’infanterie commercialisés à l’international.
La compatibilité des munitions constitue un second enjeu important. Le Centauro II brésilien utilise un canon L45 de 120 mm à faible recul, adapté aux munitions OTAN actuelles. Le canon L55 du Leopard 2A6 délivre une énergie initiale supérieure, notamment avec des projectiles à pénétration longue, mais l’usage combiné de ces deux calibres complique la standardisation des tables balistiques, la gestion de l’usure des tubes et l’optimisation des charges propulsives. Maintenir une chaîne unique d’approvisionnement en munitions deviendrait plus complexe en cas de mélange des calibres, même si une interopérabilité nominale est envisageable.
L’aspect industriel est aussi déterminant que les critères tactiques. KMW do Brasil, basé à Santa Maria, a consolidé son implantation autour du Leopard 1A5BR. La transition vers le Leopard 2A6 nécessiterait de nouvelles lourdes investissements en capacité, outillage et logistique de pièces lourdes, avec des ajustements contractuels et des compensations ayant un impact direct sur le budget de la Défense brésilienne (BID). Bien que les retours d’expérience soient positifs, la dépendance aux licences d’exportation allemandes reste un facteur de risque, particulièrement au regard des contrôles et retards précédemment observés sur des composants d’origine allemande. Une évaluation de la capacité de maintien en condition opérationnelle dans des scénarios de tension politique, de sanctions ou de priorisation des livraisons européennes à l’Ukraine et ses alliés est donc indispensable.
D’un point de vue tactique et opérationnel, le Leopard 2A6 pourrait constituer l’élément de manœuvre principal dans le Sud du pays, où un réseau routier plus dense et des distances plus courtes facilitent l’emploi d’un char lourd, avec une forte probabilité d’atteindre la cible dès le premier tir. Sur d’autres théâtres, la densité importante des chars restreindrait les couloirs de déplacement et créerait une forte dépendance aux convois opérant en mode contrôle électromagnétique (EMCON), nécessitant une coordination étroite entre le Centre d’Opérations de Combat (COP) et le Plan de Gestion des Risques (RMP) afin de planifier les déplacements et minimiser l’exposition.
Une flotte mixte peut néanmoins fonctionner, combinant l’emploi du Leopard 2A6 pour les percées et le Centauro II pour la protection et l’exploitation, mais cela implique le doublement des programmes de formation, des stocks de pièces de rechange et des chaînes logistiques.
Si cet accord venait à être finalisé, il représenterait la plus importante modernisation de la flotte blindée brésilienne depuis plusieurs décennies.
Le dilemme reste donc entre une acquisition rapide de plateformes reconditionnées, disponibles mais lourdes et exigeantes en soutien, et une stratégie locale privilégiant le contenu national, la compensation industrielle, l’interopérabilité et l’autonomie d’action. Dans un contexte marqué par la guerre en Ukraine, la remontée en puissance européenne et la demande mondiale soutenue en blindés lourds, la décision brésilienne aura des répercussions dépassant le cadre strictement opérationnel, en définissant le degré de dépendance technologique, l’ampleur des investissements en infrastructures et la capacité à maintenir une force blindée crédible et pérenne.