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Le Traité d’interdiction complète des essais nucléaires (TICE) de 1996, qui interdit « toute explosion d’essai d’arme nucléaire ou toute autre explosion nucléaire », a été signé par 187 pays, dont la Russie, la Chine et les États-Unis. Tous les pays du monde, même les non-signataires, respectent les termes du traité, et aucun test nucléaire n’a eu lieu au XXIᵉ siècle, à l’exception de la Corée du Nord. Cela malgré le fait que les États-Unis et la Chine n’aient pas ratifié l’accord, que la Russie en ait retiré sa ratification en 2023, et que l’Inde et le Pakistan ne l’aient jamais signé.

Ainsi, le 30 octobre 2025, juste avant sa rencontre avec le président chinois Xi Jinping, l’ancien président américain Donald Trump a posté sur Truth Social que, « en raison des programmes de tests d’autres pays », il avait donné instruction au Département de la Guerre des États-Unis de « commencer immédiatement les essais de nos armes nucléaires sur un pied d’égalité », déclenchant une onde de choc internationale.

Une annonce confuse à plusieurs égards

Il était difficile de nier la confusion de Trump lui-même : son ordre était adressé au Pentagone, alors que c’est le Département de l’Énergie qui administre les tests nucléaires. Les accusations de Trump visant la Chine, la Russie et le Pakistan quant à la conduite d’essais nucléaires clandestins ne peuvent être vérifiées de manière indépendante, les systèmes de surveillance sismique n’ayant détecté aucun test nucléaire majeur depuis 1996.

Les trois pays concernés ont officiellement nié toute violation du TICE en réalisant des essais nucléaires. Toutefois, les déclarations virulentes de Trump ont suscité une réaction ferme. Lors d’une intervention télévisée, le président russe Vladimir Poutine a affirmé avoir chargé les ministères des Affaires étrangères et de la Défense de présenter des propositions « sur la possible reprise des préparatifs d’essais nucléaires ». La Chine et le Pakistan n’ont pas encore formulé de menaces similaires, mais pourraient suivre la Russie si les États-Unis mettent leur menace à exécution.

Les marges de manœuvre du TICE et la course à la modernisation

Contrairement aux idées reçues, le Traité d’interdiction complète des essais nucléaires ne prohibe pas totalement tous types d’essais. Il interdit expressément les essais dits « supercritiques », qui impliquent une quantité limitée de matière nucléaire mais déclenchent une réaction en chaîne et une explosion nucléaire complète. En revanche, il autorise les essais « sous-critiques », c’est-à-dire des essais qui ne déclenchent pas de réaction en chaîne, permettant ainsi d’évaluer la fiabilité des matériaux nucléaires et des composants associés.

Les essais des systèmes de livraison, comme les missiles ou autres vecteurs, restent également permis pour garantir leur bon fonctionnement. Cette modernisation des armes nucléaires, ainsi que l’intensification des essais des systèmes de lancement, bien que couverts par le TICE, tend à déstabiliser l’équilibre nucléaire fragile qui prévalait depuis une trentaine d’années.

Par ailleurs, les avancées technologiques majeures, notamment dans l’intelligence artificielle, ouvrent une ère nucléaire encore plus dangereuse. Tous les détenteurs d’armes nucléaires, qu’il s’agisse des États-Unis, de la Chine, de la Russie, du Royaume-Uni, de la France, de l’Inde, d’Israël ou du Pakistan, ont considérablement renforcé leurs capacités nucléaires.

Selon les évaluations des agences américaines, tirant parti des exceptions du TICE, la Chine modernise, diversifie et développe rapidement son arsenal nucléaire : ses 200 ogives en 2020 pourraient atteindre 1 500 d’ici 2035. Depuis 2020, elle a amorcé la construction d’environ 350 nouveaux silos à missiles. Le Traité de réduction des armes stratégiques (New START) signé en 2010 entre les États-Unis et la Russie limite à 1 550 le nombre d’ogives déployées dans chaque pays, mais ne les empêche pas de moderniser leur arsenal. Ce traité expire en 2026, et la Russie en a suspendu sa participation en 2023.

Malgré cette situation, les deux pays ont convenu de prolonger de manière informelle le traité d’une année supplémentaire. En parallèle, des développements souterrains marquent la poursuite de la compétition en matière d’armements : après des exercices de lancement nucléaire et le test du super-torpille nucléaire Poseidon, la Russie a testé en octobre 2025 son nouveau missile de croisière nucléaire à propulsion atomique Burevestnik. Selon les experts, les États-Unis conservent leur avance grâce à de vastes infrastructures et à l’informatique, tout en respectant un moratoire sur les essais nucléaires. Leur modernisation de l’arsenal se fait par expérimentation, simulation informatique et tests autorisés par le TICE.

Un retour des tensions nucléaires et des risques environnementaux

Il est préoccupant de constater que les accords de contrôle des armements stratégiques ont été laissés à l’abandon. Le monde devient un terrain d’insécurité accrue, notamment sous la direction d’une personnalité comme Donald Trump, à la tête de la première puissance mondiale, qui n’hésite pas à menacer d’autres États avec la guerre et à encourager les conflits à travers ses alliés, à l’image des dirigeants chinois et russes, Xi Jinping et Vladimir Poutine, qui reproduisent ce type d’attitudes.

Une reprise des essais nucléaires américains entraînerait inévitablement une réaction des autres puissances nucléaires. Le spectre d’une nouvelle course aux armements, avec ses conséquences potentiellement catastrophiques sur l’environnement, se rapproche dangereusement.

Par ailleurs, la manière anodine et les termes vagues employés par Trump pour annoncer son intention de reprendre les essais nucléaires – via les réseaux sociaux – témoignent d’une dégradation des responsabilités et des normes établies. Fidèle à son habitude de jouer avec la gravité des sujets, Trump a affirmé début novembre que la Russie et la Chine avaient testé secrètement des armes nucléaires et que les États-Unis suivraient publiquement leur exemple. Le 5 novembre, il déclarait cependant travailler à un plan de dénucléarisation des trois pays.

Au-delà de l’arme nucléaire, les tensions commerciales et stratégiques globales

Cette incertitude nucléaire s’ajoute à celle provoquée par la quasi-guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine. En réaction à l’annonce, le 9 octobre, du ministère chinois du Commerce, qui imposait de nouvelles restrictions à l’exportation des terres rares et exigeait des licences pour les fabricant·es de batteries, Trump avait menacé d’instaurer un tarif douanier supplémentaire de 100 % sur les produits chinois, ainsi que de contre-mesures sur les exportations américaines vers la Chine.

Finalement, un retour au calme l’a emporté : fidèle à son surnom de TACO (Trump Always Chickens Out), l’ex-président a reporté d’un an ces mesures après une rencontre avec Xi Jinping en Corée du Sud. Pékin a de son côté accepté de retarder les restrictions sur les terres rares et a indiqué que les échanges agricoles seraient élargis, ce qui devrait permettre la reprise des exportations américaines de soja.

Ces deux puissances, qui cumulent 42 % du PIB mondial, sont restées concentrées sur leurs calculs stratégiques, sans mesurer l’impact qu’une guerre commerciale aurait eu sur les économies plus fragiles, en brisant des chaînes d’approvisionnement établies et en faisant grimper les prix de nombreuses matières premières, notamment alimentaires.

Depuis près de quatre ans, la guerre menée par la Russie contre l’Ukraine affecte gravement l’économie mondiale, provoquant pénuries alimentaires et famine dans plusieurs pays vulnérables, notamment dans la Corne de l’Afrique. Ce manque de considération des plus puissants pour les conséquences humanitaires sera lourd de conséquences.

Selon l’Organisation des Nations unies, alors que les nations riches jouent leur suprématie :

  • Seuls 35 % des Objectifs de développement durable (ODD) pour 2030 avancent correctement ou font des progrès modestes ;
  • Près de la moitié progressent trop lentement, et 18 % régressent effectivement ;
  • Plus de 800 millions de personnes vivent encore dans une extrême pauvreté et souffrent de la faim ;
  • Une personne sur onze est confrontée à la malnutrition ;
  • Des milliards de personnes manquent d’accès à l’eau potable et à l’assainissement ;
  • Les femmes accomplissent 2,5 fois plus de travail non rémunéré que les hommes ;
  • Les personnes en situation de handicap restent insuffisamment prises en compte dans de nombreux secteurs ;
  • Les records climatiques sont battus, les événements extrêmes se multiplient, et 2024 s’annonce comme l’année la plus chaude jamais enregistrée ;
  • Les niveaux de CO2 sont les plus élevés en plus de deux millions d’années ;
  • Plus de 120 millions de personnes sont déplacées, soit plus du double de 2015 ;
  • Les coûts du service de la dette pour les pays à revenu faible et intermédiaire ont atteint 1 400 milliards de dollars, privant les ressources nécessaires au développement.

Dans ce contexte mondial aussi sombre, utiliser les ressources limitées pour des guerres insensées et des rivalités malsaines relève d’une faute grave.

Tous les États devraient se souvenir de cette maxime de William Shakespeare, écrite il y a plus de quatre siècles : « Oh, il est excellent d’avoir la force d’un géant, mais il est tyrannique de s’en servir comme un géant. » (Mesure pour mesure, scène 2, acte 2)