Depuis plus de 250 ans, le Corps des Marines américains s’est distingué par sa capacité à projeter sa puissance depuis la mer. Cela s’est d’abord traduit par des débarquements sur plages, dès 1776 à Nassau, puis à une échelle massive durant la Seconde Guerre mondiale. Aujourd’hui, le concept de prendre d’assaut une plage a évolué vers une opération bien plus complexe et beaucoup moins visible.
Le premier débarquement amphibie des Marines remonte à mars 1776, quelques mois seulement après que le capitaine Samuel Nichols ait recruté les deux premiers bataillons au Tun Tavern à Philadelphie, fin 1775. L’armée continentale souffrait alors d’une grave pénurie de poudre à canon, ne disposant que de 330 kilogrammes en décembre 1775. Pour remédier à cela, les Marines ont mené un raid contre New Providence, aux Bahamas, s’emparant de deux forts britanniques et de 200 barils de poudre à canon.
Après les débarquements catastrophiques à Gallipoli en 1915, où les Alliés ont subi 250 000 pertes, les grandes attaques amphibies furent jugées obsolètes face à la puissance des mitrailleuses et de l’artillerie à tir rapide. Pourtant, les Marines, connus pour leur indépendance d’esprit, ont publié en 1934 le premier manuel moderne des assauts amphibies. Fait intéressant, dès 1921, un autre Marine avait écrit un manuel qui deviendra la doctrine du Corps pour le théâtre d’opérations du Pacifique lors de la Seconde Guerre mondiale.
Durant la Seconde Guerre mondiale, les opérations amphibies sont devenues un pilier de la stratégie américaine dans le Pacifique. Des divisions entières déferlaient sur les plages sous la protection des tirs navals et des frappes aériennes depuis les porte-avions, endurant souvent des pertes lourdes pour s’emparer de petites îles clés, essentielles pour contrôler les lignes de ravitaillement japonaises et établir des bases avancées pour les bombardements du Japon continental.
Dans les années 1950, comme lors de la bataille d’Inchon pendant la guerre de Corée, les assauts amphibies restaient possibles mais nécessitaient des conditions très spécifiques. Le général Douglas MacArthur a notamment réussi son débarquement à Inchon parce que la configuration du terrain surprenait les troupes nord-coréennes.
En Indochine, la simple menace d’un débarquement amphibie jouait souvent un rôle stratégique majeur. La Navy et les Marines présentaient des forces au large, contraignant l’ennemi à disperser ses défenses. Lors de l’opération Tempête du Désert, une vaste force amphibie dans le Golfe persique a immobilisé des divisions irakiennes sans qu’un débarquement majeur n’ait lieu.
Le dispositif amphibie moderne
Les débarquements des Marines actuels ne ressemblent en rien aux assauts massifs d’antan. L’Unité Expéditionnaire des Marines (MEU) moderne, forte d’environ 2 200 hommes autour d’un bataillon d’infanterie renforcé, avec des moyens aériens et logistiques, est conçue pour une insertion rapide plutôt que pour une invasion à grande échelle.
Sous le concept de la « manœuvre navire-vers-objectif », les Marines partent de navires amphibies en mer à bord d’Ospreys MV-22, d’hélicoptères CH-53, de véhicules amphibies de combat (ACV) ou de canots à coussin d’air (LCAC). Ces moyens permettent un franchissement rapide des plages pour atteindre les objectifs à l’intérieur des terres.

Force Design 2030 : vers une nouvelle guerre amphibie
En 2020, le Corps des Marines a adopté une nouvelle approche des opérations amphibies dans le cadre de Force Design 2030. Ce plan prévoit l’abandon de matériels lourds tels que les chars, au profit d’une organisation plus adaptée aux opérations distribuées dans la région Indo-Pacifique, en particulier face à la montée en puissance de la Chine.
Un concept clé est celui des Opérations avancées sur bases expéditionnaires (Expeditionary Advanced Base Operations, EABO). Plutôt que d’assauter une plage, de petites unités Marines s’implantent par avion, bateau ou systèmes sans pilote sur des îles et zones côtières. Leur mission : installer des lance-missiles, des capteurs ou des infrastructures logistiques, puis disparaître avant toute réaction ennemie.
Le Regiment Littoral des Marines (Marine Littoral Regiment, MLR), activé en 2022, a été conçu pour ce type d’opération. Il regroupe infanterie, logistique et défense aérienne dans une unité pouvant opérer en zone contestée avec un soutien minimal.
À quoi ressemble un débarquement moderne ?
Une opération amphibie contemporaine débute souvent par une surveillance satellitaire et l’utilisation de drones pour cartographier la zone d’objectifs. Des équipes cyber et des avions de guerre électronique perturbent les communications et radars ennemis. Puis, des munitions en vol stationnaire et des frappes de précision neutralisent les défenses identifiées. Des équipes de reconnaissance sont introduites discrètement pour valider la zone de débarquement.
Ce n’est qu’ensuite que de petits détachements de Marines arrivent, certains par voie aérienne, d’autres par la mer. Une équipe de missiles déploie un système d’interdiction navire-terre NMESIS, fournissant des données de ciblage en temps réel à la flotte. Des équipes logistiques débarquent générateurs, réservoirs de carburant et pièces de rechange. Des unités droniennes déploient munitions en vol stationnaire ou capteurs.
En quelques heures, la position est opérationnelle mais temporaire. Une fois la mission accomplie, les Marines se replient ou se déplacent vers un nouvel emplacement. L’ensemble de l’opération est pensé pour la rapidité, la survivabilité et la précision.