La Défense indienne relance un programme innovant visant à renforcer ses capacités de surveillance persistante grâce à un dirigeable stratosphérique solaire. Conçu par l’Organisation de Recherche et de Développement pour la Défense (DRDO), ce projet, destiné à l’Armée de l’Air indienne (IAF), entend combler les lacunes critiques en matière de renseignement, surveillance et reconnaissance (ISR) dans un contexte de tensions accrues aux frontières.
Après un vol inaugural prometteur en mai, l’initiative pilotée par l’Armament Research and Development Establishment (ARDE) de la DRDO exploite des technologies de pointe telles que des cellules solaires flexibles, des matériaux avancés pour l’enveloppe du dirigeable et des systèmes énergétiques régénératifs. Cette plateforme stratosphérique est capable de rester en station pendant plusieurs semaines à une altitude comprise entre 17 et 22 kilomètres, dépassant largement l’endurance des systèmes classiques comme les AWACS ou certains satellites d’observation.
Cet ambitieux programme fait revivre l’expertise acquise par la DRDO au début des années 2000 avec des projets d’aérostats à basse altitude, comme le Low-Altitude Sensor Tethered Aerostat (LASTA). Devant le besoin urgent de l’IAF d’équipements ISR abordables et dotés d’une grande endurance, le dirigeable solaire promet une surveillance en temps réel des missiles de croisière à basse altitude, des avions furtifs et des mouvements au sol. L’information recueillie sera directement transmise aux chasseurs Rafale, aux Su-30MKI ou aux unités sol-air, évitant ainsi la consommation excessive de carburant des plateformes à voilure fixe. « Cela améliore de façon unique les capacités d’observation terrestre et de renseignement de l’Inde », a déclaré le ministre de la Défense Rajnath Singh, saluant la mise au point d’une plateforme stratosphérique autonome parmi un petit nombre de nations maîtrisant cette technologie.
Ce projet ne relève pas d’une simple innovation théorique, mais répond à des impératifs opérationnels sur le terrain. Le dirigeable évolue dans la stratosphère, une couche atmosphérique proche de l’espace caractérisée par une pression proche du vide et des températures pouvant descendre jusqu’à -60°C. L’enveloppe du ballon est conçue en matériaux composites ultra-légers et extrêmement résistants, capables de faire face à ces conditions extrêmes tout en limitant les pertes d’hélium pour assurer des missions de plusieurs mois. Selon les ingénieurs de l’ARDE, cette conception rappelle les travaux pionniers internationaux comme ceux du Lockheed Martin HALE-D, mais à un coût nettement inférieur en raison de son caractère indigène.
Pour l’alimentation, des cellules solaires flexibles couvrent toute la surface de l’enveloppe, produisant plusieurs kilowatts en plein jour pour recharger des batteries régénératives garantissant une autonomie nocturne ininterrompue. Ce système d’« énergie régénérative », associé à une gestion thermique évoluée intégrant des laminés infusés à l’aérogel pour l’isolation, permet une endurance sans pilote qui pourrait dépasser de dix fois celle du système de détection aérienne Netra AEW&C utilisé par l’IAF. La propulsion est assurée par des moteurs électriques légers à poussée vectorielle, assurant un maintien précis en position. L’équipement sensoriel comprend des réseaux infrarouges et des radars à balayage électronique actif (AESA) offrant une couverture à 360° et une détection des menaces jusqu’au niveau de la mer.
Les essais réalisés en mai ont validé les procédés de lancement et de récupération : gonflage automatisé, montée sans câble grâce au contrôle de la flottabilité et descente assistée par parachute avec des valves d’urgence pour dégonfler rapidement. Lors du vol d’essai, le prototype est resté en station pendant 62 minutes à 17 kilomètres d’altitude au-dessus de la région de Sheopur au Madhya Pradesh, collectant de nombreuses données pour affiner les modèles de simulation avant des opérations à grande échelle. Le président de la DRDO, le Dr Samir V. Kamat, a qualifié cette étape de « jalon majeur vers la réalisation de systèmes de plateformes stratosphériques plus légers que l’air capables de missions longue endurance ».
Pour l’IAF, confrontée à un déficit de trente appareils contre quarante-deux nécessaires au bon fonctionnement d’un escadron, et face à la menace des avions ravitailleurs Y-20 chinois déployant les chasseurs J-20, ce dirigeable comble une lacune doctrinale majeure. Contrairement aux avions de patrouille comme le Rafale qui ne peuvent rester en mission que neuf heures, cette plateforme pourrait stationner en continu au-dessus du Ladakh ou de la mer d’Arabie pendant plus de 30 jours, son poste de commandement embarqué relayant les données via SATCOM aux réseaux de combat intégrés. Son potentiel dual — militaire et civil — s’étend aux cartographies post-catastrophes ou à la surveillance environnementale, mais son rôle principal reste la surveillance discrète et persistante des missiles Babur pakistanais ou des incursions de la Force aérienne populaire de Chine (PLAAF).
Ce renouveau s’appuie sur les études de faisabilité lancées en 2024 par l’ARDE, suite aux enseignements tirés de l’Opération Sindoor portant sur les insuffisances du renseignement temps réel aux frontières. Avec un budget alloué de 500 crores de roupies pour l’exercice 2026, en hausse par rapport aux 100 crores précédemment disponibles, les prototypes devraient voler dès 2027 et un escadron complet de douze unités être opérationnel d’ici 2032.