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La culture populaire déforme souvent le concept d’autonomie en le réduisant à des caricatures issues de la science-fiction. Cette vision obscurcit les défis réels et les opportunités auxquels fait face l’armée américaine : l’autonomie doit être perçue comme une capacité progressive et stratifiée, toujours conditionnée par le contexte de la mission.

« L’Opération Spiderweb » menée en Ukraine, dans laquelle plus d’une centaine de drones ont mené une attaque coordonnée semi-autonome, illustre concrètement cette réalité. Les opérateurs ont assigné et déployé les systèmes, mais l’autonomie a permis la navigation distribuée, la coordination des trajectoires et la synchronisation des frappes. Ce ne fut pas un saut vers la science-fiction, mais une démonstration pratique de la manière dont l’autonomie peut multiplier les effets et imposer des coûts asymétriques à l’adversaire.

Pour que le Pentagone parvienne à construire une force davantage autonome et priorisant les technologies commerciales, il lui faut surmonter le manque de clarté autour de la définition de l’autonomie par l’industrie de défense. Certains utilisent ce terme pour désigner des aspects d’une expérience opérateur augmentée, d’autres le perçoivent comme un « but ultime » à l’image de Skynet dans Terminator. Par ailleurs, des fournisseurs motivés par la vente ajoutent volontiers le qualificatif « autonome » à tout, allant de fonctionnalités avancées d’autopilotage à des systèmes pleinement indépendants.

En tant qu’acteurs privés impliqués dans le développement des technologies avancées pour les missions d’autonomie du Département de la Défense, nous avons un intérêt commercial à fournir des capacités autonomes aux combattants. Mais à ce stade crucial, nous sommes convaincus que les États-Unis peuvent accélérer leurs progrès en établissant des définitions partagées, en standardisant les couches techniques clés pour permettre l’interopérabilité, et en construisant la confiance des opérateurs par la formation et l’intégration précoce des systèmes.

L’autonomie en action

Dans le secteur de la défense, de nombreuses organisations et partenaires possèdent chacun leur propre portefeuille de plateformes avec lesquelles le Pentagone souhaite idéalement communiquer. L’interopérabilité — la capacité des systèmes à échanger et exploiter des informations — est cruciale pour que les systèmes autonomes fonctionnent ensemble et atteignent des objectifs communs. Sans taxonomie partagée ni langage commun, ces systèmes ne pourront pas communiquer efficacement. L’absence de définitions partagées empêche le gouvernement de réaliser des investissements éclairés et de choisir les bons partenaires.

Prenons l’exemple de la défense du détroit de Taïwan, un scénario potentiel préoccupant. Dans un tel cas, l’Armée de l’air, la Marine et le Corps des Marines devraient pouvoir communiquer et défendre l’île face à une répétition de crise. Or, chaque force développe actuellement sa propre approche de l’autonomie — que ce soit pour les systèmes aériens, maritimes ou terrestres. Si ces systèmes ne peuvent pas communiquer en situation de crise, ce serait l’équivalent de radios incapables d’émettre sur un champ de bataille. Les conséquences seraient graves.

Le programme de l’Armée appelé Low Altitude Stalking and Strike Ordnance est un autre exemple clé. Équipé pour faire progresser la guerre moderne, il fournit aux unités d’infanterie des munitions autonomes portables, précises et létales. Ce programme met en œuvre des systèmes capables de patrouiller, de suivre des cibles mobiles grâce à des capteurs embarqués et de frapper avec précision. Toutefois, un humain sélectionne toujours la cible et confirme l’engagement dans la plupart des concepts opérationnels. En communiquant sur les résultats plutôt que sur les moyens, l’industrie peut aligner les capacités et les investissements sur les objectifs de l’Armée. Une terminologie claire et normalisée permet aux décideurs militaires de comprendre ces systèmes, leurs avantages et leurs limites lors de leur déploiement.

Maîtriser les normes

Il est souvent difficile de naviguer entre les différentes couches d’autonomie lors de l’intégration entre partenaires, ce qui mobilise actuellement beaucoup de ressources humaines.

Les architectures de référence gouvernementales ont pour objet de résoudre ce problème. Ces cadres standardisés, créés par des agences publiques, guident la conception, la mise en place et l’intégration des systèmes. À titre d’exemple, l’architecture de référence Agile Mission Systems vise à faciliter rapidement l’interopérabilité en intégrant des charges utiles. Cette architecture a été adaptée pour des opérations à l’échelle théâtrale entre différentes capacités, et plus récemment pour l’autonomie. C’est un pas dans la bonne direction, mais la vitesse de mise en œuvre reste insuffisante. Pire encore, chaque force applique encore ses propres cadres, compliquant la coordination. En ajoutant les partenaires internationaux avec leurs propres standards, la complexité augmente considérablement.

La clé est de cibler la bonne couche — ou couches — pour la normalisation et d’appliquer ces standards de manière commune à tous les systèmes concernés. Le succès historique d’Internet repose notamment sur la standardisation des protocoles de transport. À l’inverse, l’Armée de l’air américaine développe une approche ciblant les protocoles de messagerie avec son Universal Command and Control Interface, une méthode différente de stratification. La stratégie pour réussir l’autonomie sera analogue : trouver une couche où tous s’accordent sur les définitions et la communication, tout en laissant la liberté à l’industrie d’innover en amont et en aval.

Cette couche de standardisation influence aussi l’acquisition, en fournissant les interfaces pour concurrencer et intégrer de nombreux fournisseurs. L’innovation industrielle s’adapte aux standards adoptés dans le processus d’acquisition. Plus l’acquisition repose sur une couche normalisée, plus l’industrie adoptera, optimisera et fera évoluer ses produits. En revanche, lorsque chaque force définit ses propres normes, le vivier des fournisseurs se fragmente, ralentissant l’évolution des solutions et limitant leur impact à de petits cercles spécialisés. Une approche coordonnée à l’échelle du département qui s’appuie sur des standards pour orienter le marché accélérerait le développement d’autonomies opérationnelles avancées.

On peut comparer cette dynamique à l’essor de l’USB (Universal Serial Bus). Avant son lancement en 1996, installer sur ordinateur un port de communication pour connecter des périphériques comme une imprimante ou un scanner nécessitait souvent des manipulations complexes par des utilisateurs avertis. L’absence de pratique standardisée parmi les fournisseurs rendait cette tâche difficile. En quelques années, l’USB est devenu la norme universelle, remplaçant progressivement des technologies anciennes comme la disquette.

Que peuvent apprendre les technologues de défense du succès de l’USB ? D’abord, que les appareils connectés doivent pouvoir fonctionner ensemble grâce à une norme commune de transfert de données et d’alimentation électrique. Plus important encore, l’USB montre que la normalisation permet d’unifier des systèmes fragmentés, d’améliorer l’interopérabilité, de rendre la technologie plus accessible aux utilisateurs finaux et d’accélérer son adoption.

Construire la confiance des opérateurs

Au-delà de la taxonomie et des standards, un cadre d’autonomie efficace doit reposer sur des besoins opérationnels concrets et s’appuyer sur la confiance des opérateurs envers les systèmes. Le déploiement de capacités autonomes sur des théâtres contestés présente des enjeux majeurs, ce qui conduit naturellement les opérateurs à adopter une posture prudente.

La confiance mesurée est essentielle. Dès le départ, les opérateurs doivent être formés aux systèmes et à leurs fonctionnalités. L’intégration précoce dans des workflows familiers leur permet de constater l’utilité concrète des technologies et d’entamer la construction de cette confiance. Il est également important de leur fournir des outils d’analyse des comportements des systèmes et de diagnostic pour mieux comprendre leur fonctionnement.

Chaque domaine — terre, air, mer, cyber — apporte ses expériences spécifiques, ce qui rend difficile la prise en compte de toutes les perspectives. Il est crucial que les fournisseurs de systèmes autonomes collaborent étroitement avec ces différentes communautés, favorisent le partage de connaissances et conçoivent des solutions adaptées aux problématiques propres à chaque environnement.

L’impératif politique

Les enjeux liés à l’autonomie sont complexes, qu’il s’agisse des normes, de la classification ou de la confiance. Mais l’urgence stratégique est manifeste : si le Pentagone n’impose pas un langage commun pour l’autonomie, le marketing industriel comblera ce vide, semant la confusion au sein des forces.

Le Pentagone doit agir rapidement pour établir une couche standardisée pour la transmission des messages et l’assignation des tâches en autonomie, à l’instar des protocoles de transport qui ont unifié Internet. Faute de quoi, le risque est une incohérence accrue dans les conflits futurs. Ce brouillard commercial pourrait se transformer en un brouillard de guerre, un danger que les États-Unis ne peuvent se permettre de courir.

Randy Yamada est vice-président du groupe Defense Technology de Booz Allen, responsable de l’autonomie et des incarnations de l’intelligence artificielle physique.

Tom Schaefer est vice-président de Hivemind Engineering chez Shield AI, où il dirige le développement de la suite de plateformes d’autonomie destinées aux développeurs de logiciels et organisations testant ou évaluant l’autonomie pour machines intelligentes.