Face à une remise en question majeure de l’un de ses principes stratégiques essentiels, plusieurs experts nucléaires et analystes stratégiques indiens appellent le gouvernement à renoncer à la politique de Non-Emploi Premier (NEP) et à adopter une « doctrine hybride » plus affirmée. Cette approche autoriserait des frappes nucléaires préventives conditionnelles contre des menaces existentielles, tout en maintenant une posture de rétorsion adaptée selon les adversaires, notamment la Chine et le Pakistan.
Cette proposition s’inscrit dans un contexte d’intensification de la course aux armements nucléaires au niveau mondial et de tensions régionales accrues. Elle intervient alors que New Delhi est confrontée à l’expansion de l’arsenal chinois et à la posture nucléaire tactique affichée par Islamabad. Selon ses défenseurs, le principe NEP adopté en 1998 – une promesse solennelle de ne jamais engager le premier une confrontation nucléaire – limite la crédibilité de la dissuasion dans une ère marquée par les missiles hypersoniques et le risque de conflit sur deux fronts. Cette contrainte pourrait encourager les rivaux à profiter de cette retenue.
Le débat, alimenté par des rapports récents de think tanks et des interventions publiques, reflète une inquiétude croissante face aux vulnérabilités géostratégiques indiennes. La Chine, dont l’inventaire nucléaire devrait tripler pour atteindre plus de 1 000 ogives d’ici 2030, modernise rapidement ses vecteurs avec des missiles balistiques intercontinentaux DF-41 MIRVés et des missiles hypersoniques DF-17. Parallèlement, le Pakistan développe une doctrine dite de « dissuasion à spectre complet », abaissant le seuil d’emploi de ses armes nucléaires tactiques dans le cadre de conflits sub-conventionnels. Ces évolutions rendent le principe de NEP moins opérationnel, comme le souligne l’ancien Vice-Chef d’État-Major de l’Armée de l’air, l’Air Marshal Anil Khosla : « On peut toujours dégainer le sabre, le polir et le rengainer – cela suffira à envoyer certains signaux », illustrant la nécessité d’une ambiguïté crédible pour dissuader toute velléité.
La doctrine de NEP, inscrite dans la Doctrine nucléaire indienne de 2003, repose sur un mélange de non-violence héritée de Nehru et de dissuasion pragmatique : pas d’emploi premier, mais une « rétorsion massive » en cas d’attaque nucléaire, fondée sur une dissuasion minimale crédible. Cela fait de l’Inde une puissance nucléaire « responsable », l’unique acteur majeur aux côtés de la Chine à maintenir ce moratoire unilatéral depuis les essais nucléaires de 1998 à Pokhran. Cependant, comme le soulignait un rapport du Centre for Land Warfare Studies (CLAWS) en janvier 2025, cette retenue devient de plus en plus difficilement défendable. Le document dénonce la sécurité « absolue » que la NEP accorde à des adversaires plus faibles comme le Pakistan, permettant des incursions sous couverture nucléaire, tout en conférant une impunité tacite à des puissances supérieures telles que la Chine pour les incursions conventionnelles le long de la Ligne de Contrôle Réelle (LAC).
La logique stratégique repose sur l’asymétrie : la supériorité conventionnelle de l’Inde dissuade une invasion totale du Pakistan mais peine face aux tactiques de « salami slicing » chinoises au Ladakh ou en Arunachal. La doctrine ambiguë du Pakistan, qui prévoit l’emploi d’armes nucléaires tactiques à faible rendement pour contrer les « Cold Start » indiens, exploite la NEP en brouillant les seuils d’escalade. Ainsi, des incursions sub-conventionnelles pourraient dégénérer sans intervention nucléaire préventive. À l’échelle mondiale, le cadre du contrôle des armements vacille : le développement russe des torpilles Poseidon, les signes américains de reprise des essais nucléaires, et l’érosion du traité New START marquent un « réinitialisation » où la retenue devient synonyme d’exploitation. Comme l’a observé l’analyste Sushant Sarin de l’Observer Research Foundation (ORF), ces évolutions imposent une révision doctrinale pour éviter une « dissuasion par défaut ».
Au cœur des recommandations se trouve la « doctrine hybride », un cadre flexible et spécifique à chaque adversaire qui injecte de l’incertitude sans tomber dans une situation d’emploi premier généralisé. Selon la proposition du CLAWS, ce modèle vise :
- Emploi premier conditionnel contre la Chine : autoriser des frappes préemptives contre des cibles contre-valeur si Pékin franchit des lignes rouges, comme une incursion conventionnelle massive menaçant l’intégrité territoriale. Cela s’appuierait sur des plateformes survivantes telles que les SNLE de classe Arihant équipés de missiles balistiques K-4 (portée 1 500 km) ou des missiles intercontinentaux Agni-5 MIRVés, capables de menacer les centres urbains chinois et d’instaurer une dissuasion fondée sur la vulnérabilité mutuelle. L’idée est de contrer la NEP nominale de la Chine, masquant une modernisation accélérée et de viser une « domination de l’escalade », reprenant la maxime du stratège Herman Kahn selon laquelle « celui qui craint le moins la violence contrôle l’échelle d’escalade ».
- Maintien d’une NEP réciproque avec le Pakistan : conditionner la NEP indienne à une réciprocité de la part d’Islamabad, sinon garder ouverte la possibilité de frappes nucléaires pour injecter de l’ambiguïté en période de crise. Cette posture vise à dissuader les escalades tactiques, utilisant des vecteurs à double usage comme les missiles Prithvi à moyenne portée ou les missiles de croisière aéroportés pour des réponses graduées allant de raids de forces spéciales à des salves contrôlées de représailles.
- Escalade graduée et garanties : introduire plusieurs « marches » dans la matrice nucléaire – des zones tampons sub-conventionnelles, des frappes préemptives contre menaces imminentes, et une rétorsion assurée flexible – afin d’éviter une logique du tout ou rien. Conserver la NEP inconditionnelle à l’égard des États non nucléaires afin de préserver l’image internationale de l’Inde.
Bharat Karnad, critique virulent de la doctrine actuelle, la qualifie d’« inutile » face à la Chine, prônant son abandon au profit d’armes nucléaires spécifiquement conçues contre Pékin. Mark Fitzpatrick de l’International Institute for Strategic Studies (IISS) partage ce point de vue, mettant en garde contre les seuils d’escalade irrationnels du Pakistan qui résultent de sa volonté de compenser la supériorité conventionnelle indienne par une posture nucléaire provocatrice. La mise en œuvre d’une doctrine hybride nécessiterait un renforcement de la survivabilité de la triade indienne : sous-marins de classe Arihant, missiles de croisière nucléaires lancés depuis Rafale, et variantes canisterisées des missiles Agni pour une réponse rapide.
L’adoption d’une telle politique hybride comporte des risques diplomatiques importants, notamment une possible érosion des engagements de non-prolifération de l’Inde et un durcissement des relations avec Washington, qui considère la NEP comme un facteur stabilisateur en Asie. Lors de la session d’octobre 2025 au Comité des Nations Unies pour le Désarmement, l’ambassadeur indien Sibi George a réaffirmé l’attachement à la NEP tout en soulignant la « dissuasion minimale crédible », traduisant une certaine prudence officielle. Certaines ONG, comme la Women’s International League for Peace and Freedom, alertent sur un risque d’escalade militaire et une accélération possible du déploiement des armes nucléaires tactiques par le Pakistan.
En contrepartie, les partisans soulignent que l’ambiguïté stratégique constitue un meilleur facteur de dissuasion que la transparence totale : les ajustements doctrinaux de 2019, notamment une position plus floue sur les armes chimiques et biologiques, en témoignant. Par ailleurs, l’intensification de la rivalité sino-américaine pourrait offrir des opportunités d’acquisition technologique pour compenser les coûts, notamment dans les domaines des technologies MIRV ou des systèmes de défense hypersonique.